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Lettres parisiennes/Année 1836/02

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1836

LETTRE DEUXIÈME.

Les déménagements d’automne. — Marie. — Portrait de M. Vatout.
19 octobre 1836.

Les grands événements de la semaine sont les déménagements ; ce qu’on a transporté depuis quelques jours de pendules, de pianos, de lits et de commodes, est inimaginable : Paris est un magasin de meubles ambulant ; les habitants de la Chaussée-d’Antin semblent fuir vers le Marais, les hôtes du Marais semblent descendre dans la Chaussée-d’Antin. C’est un immense chassé-croisé. On ne peut faire un pas sans être arrêté par une voiture de déménagement ; on ne peut traverser une rue sans rencontrer un secrétaire et une commode, ou bien un canapé renversé, garni de toutes ses chaises ; chaises menaçantes suspendues merveilleusement dans les airs. Vous tournez une rue… et vous vous trouvez nez à nez avec un buste de grand homme qui marche à reculons ; à droite, s’avance un piano avec son tabouret, sa lyre et ses pédales démontées ; à gauche, paraît un guéridon qui semble demander pourquoi son marbre ne l’a pas suivi. Le croira-t-on ? hier nous avons surpris un innocent jeune homme rajustant sa cravate devant une grande et belle glace qui marchait à pas mesurés devant lui ; cette toilette ambulante nous a fait rire. Les commissionnaires doivent être bien fatigués ce mois-ci : le mois d’octobre est un bon mois pour eux. 15 octobre, jour affreux ! est-il un jour plus triste que celui d’un déménagement ? — Oui, la veille ! Car il n’est rien de plus amer que cette pensée : Demain, à cette heure-ci, il y aura indubitablement quelque chose de cassé dans tout cela. Alors, admirant une coupe élégante, vous lui dites : Peut-être ce sera toi ! Puis, examinant quelques vieux fauteuils fanés et mal rajustés, votre cœur leur crie avec pitié : Pauvres amis, à votre âge, il est cruel de se déranger ! Le mari s’endort en songeant qu’il lui faudra remplacer bien des choses dans son mobilier ; la femme s’endort en se rappelant tous les chagrins qu’elle a éprouvés depuis six ans dans cet appartement qu’elle quitte. Peut-être se dit-elle : Serai-je plus heureuse dans l’autre ? Va, déménage, pauvre femme ! fais tous les quartiers de Paris, tes chagrins te suivront avec tes meubles, ton argenterie, ta batterie de cuisine ; un malheur de six ans n’est pas dans les événements, il est dans les caractères, et ton mari et toi vous aurez le même caractère dans tous les pays, dans toutes les rues et dans tous les appartements. Cependant il est des chagrins de localités que nous devons reconnaître. Un appartement mal distribué peut amener de graves ennuis : deux chambres qui se commandent peuvent susciter les plus violentes querelles ; nous ne répondrions pas de l’avenir d’une femme qui ne pourrait faire de feu dans sa chambre à coucher. Une salle à manger trop petite peut ruiner un homme d’affaires ; un salon trop vaste peut conduire un honnête rentier à l’hôpital. Nous connaissons de nouveaux mariés qui nous ont avoué sérieusement qu’ils ne désiraient point d’enfants, parce que leur appartement était trop petit. Nous dénonçons ces inconvénients aux personnes qui déménagent, afin qu’elles évitent dans tous ces ennuis celui qu’elles redoutent le plus.

Le monde fashionable revient, cela est incontestable : les théâtres et les boulevards, depuis huit jours, ont changé d’aspect. Les rues de Paris sont redevenues parisiennes. On n’y rencontre plus ces figures étranges, ces parures bigarrées dont l’inharmonie irritait le regard. Ce sont de jolis visages qu’on aime à reconnaître, d’élégantes beautés qu’on se plaît à nommer à voix basse, et dont on est fier d’être salué. — Ah ! vous connaissez madame de X… ? dit votre voisin envieux. — Oui, je l’ai rencontrée, il y a trois mois, aux eaux de Néris. — Et, malgré soi, on prend un air plus gracieux, on se tient plus droit, on se grandit de quatre lignes. Si peu de vanité qu’on ait, on se sent glorieux, il est toujours flatteur d’être salué par une jolie femme. C’est un plaisir dont plus d’un élégant a pu jouir l’autre soir à la Comédie française. La dernière représentation de Marie était brillante de retours. De belles voyageuses y faisaient aussi leur rentrée ; l’enthousiasme et l’émotion les embellissaient, elles prenaient pour elles toutes les vertus de Marie ; les jeunes femmes croyaient, de bonne foi, être généreuses et dévouées comme madame Forestier ; les autres se trouvaient encore jeunes et jolies comme mademoiselle Mars. Il y avait des illusions pour tout le monde. Le grand succès qu’obtient chaque jour l’ouvrage de madame Ancelot nous confirme plus que jamais dans cette remarque que nous avons faite depuis longtemps, que le public français est de tous les rois celui qui exige le plus qu’on le flatte, et que le peintre le plus habile est celui qui fait de lui le portrait le moins ressemblant. Le public français a horreur du vrai. Ce qui le séduit, ce sont les monstruosités en tous genres, monstruosités vertueuses, monstruosités criminelles. Il ne veut point qu’on lui dépeigne les gens tels qu’ils sont dans la vie, versatiles et inconséquents. Non, il lui faut des êtres parfaits en bien ou en mal : un notaire qui est un ange pendant cinq actes, un duc qui est un démon pendant le même espace de temps, cela seul fait le succès de la Duchesse de la Vaubalière ; et quand au cinquième acte le notaire recommence ce qu’il a fait pendant les quatre premiers actes, le parterre trépigne d’admiration : C’est bien lui, dit-il, c’est bien le même ; il a fait cela, il a dit cela tout a l’heure ; c’est toujours la même chose ; vertueux notaire, je te reconnais ; parfait notaire, c’est bien toi ! Bravo ! — Car, pour le parterre, la vérité dramatique, c’est une donnée fausse qu’on lui fait accepter au premier acte et que l’on traîne jusqu’à la fin. Ainsi en est-il de la comédie de madame Ancelot. Non pas que nous voulions faire entendre que le charmant caractère de Marie soit un mensonge ; nous savons, au contraire, que la vie de plus d’une femme n’a été qu’un long et pur sacrifice ; mais nous disons que la peinture de cette vertu sublime n’est pas une vérité absolue, c’est une vérité d’exception : vérité immorale, en ce qu’elle est trompeuse ; vérité fatale, en ce qu’elle dégoûte de l’autre ; vérité stérile, en ce qu’elle livre notre âme à des rêves impuissants, à des recherches inutiles ; vérité coupable, en ce qu’elle nous rend ingrats envers des êtres quasi-vertueux qui nous entourent, et que nous dédaignons pour les héros imaginaires qu’elle nous a promis ; vérité servile et flatteuse, et par cela même la seule vérité reçue au théâtre, la seule que le public veuille reconnaître. Aussi entendez-vous tous les journaux vertueux s’écrier : Voilà la bonne, la vraie comédie ; ce n’est plus le crime échevelé, la femme coupable et misérable des drames de l’école moderne : c’est le monde tel qu’il est. Entendez-vous tous les bons maris se réjouir, en voyant madame Forestier sacrifier l’amour de d’Arbelle au bonheur de son époux, et s’écrier avec confiance : C’est bien cela ! sans faire attention aux différents d’Arbelle qui sont dans leur loge, — et les susdits d’Arbelle eux-mêmes, en voyant qu’on ose inventer un homme fidèle à la même femme pendant dix-sept ans, répéter sur le même ton : C’est bien cela !… Ô comédie ! ô comédie ! La bonne comédie, la voilà !… Elle est dans la salle quand il se donne un drame vertueux. Ah ! madame Ancelot est une femme d’esprit, nous le savions déjà, mais elle l’a prouvé dans son œuvre : c’est la femme de France qui sait le mieux ce qu’il faut dire pour plaire et pour flatter. Elle a traité le public comme ses amis. Elle est bien trop habile pour lui dire ce qu’elle sait : elle veut réussir ; elle connaît trop bien le monde pour le peindre comme elle le voit.

Oui, pauvre vieux public ! il te faut des Néron et des Agrippine, parce que tu ne crains pas les applications, ou bien des notaires héroïques ou des épouses magnanimes, parce que tu te fais à toi-même de douces et caressantes allusions. Molière, sous Louis XIV, n’aurait rien osé te dire ; il a fallu un roi plus puissant que toi pour te faire entendre la vraie vérité ; tu n’aimes que les fictions, et l’on te sert selon tes vœux ; le miroir qui réfléchirait tes traits te ferait horreur, la voix qui t’appellerait par ton nom véritable te ferait fuir ; tu maudirais le génie qui t’apprendrait ce que tu es ; tu le traiterais en ennemi, et tu aurais raison : se connaître, cela est triste.

Ce qui plaît dans tout ceci, c’est que les mères de famille vont se hâter de mener leurs filles voir Marie, et que dans un mois toutes les jeunes filles de Paris auront dans l’âme cette conviction : que leurs petits cousins ou voisins, Charles, Ernest et Alfred, les aimeront pendant dix-sept ans, quels que soient les événements ; mais vous rirez bien, vous, Charles, Ernest et Alfred, en répétant : Le théâtre est le miroir des mœurs.

Cependant les femmes sont en train de sacrifices. Au spectacle, elles portent presque toutes des bonnets pour laisser mieux voir la scène aux hommes placés derrière elles. Cela est généreux ; car, de loin, un bonnet sied moins qu’un chapeau. Nous n’avons rien à dire contre les bonnets ornés de fleurs, c’est une coiffure élégante ; mais nous attaquons impitoyablement les bonnets à rubans. Dans un salon, sans doute, ils ont de la coquetterie ; mais, de loin, ils ont l’air de bonnets du matin. Au spectacle, une femme qui porte une douillette de soie brune et un bonnet de tulle à rubans roses a l’air d’une ouvreuse de loges égarée illégalement dans la salle ; on est en droit de lui demander un petit banc. De loin, tous les bonnets se ressemblent ; on ne peut savoir si le tulle est de soie ou de coton, du matin ou du soir ; il n’y a que les fleurs qui puissent donner de l’élégance à un bonnet lointain. Car enfin, qu’est-ce qu’un bonnet sans fleurs ? une perruque de dentelle, et voilà tout. Or, sans préjugé, la perruque est une chose qu’en général il faut éviter.

La mode, la semaine dernière, était de porter ses vieilles robes et ses chapeaux fanés ; cette mode a passé comme les autres : on s’occupe de la remplacer.

Nous avons attaqué le faux vrai du théâtre, nous ferons apprécier aussi la véracité des journaux. Il y a quelques jours, un des plus francs moqueurs entre les journalistes, spirituel et barbare s’il en fut, rencontra chez un jeune député de ses amis M. Vatout, qu’il avait longtemps poursuivi de ses épigrammes, mais qu’il ne connaissait point. La conversation était fort animée ; les questions étaient fort importantes, et chacun, par la sympathie des idées, se trouvait entraîné à dire sa pensée avec une franchise dont il était surpris. C’était une de ces conversations où les hommes se jugent, tant par ce qu’ils osent dire que par ce qu’ils ne disent pas. Après une grande heure, M. Vatout se retira. À peine avait-il fermé la porte : — Voilà, ma foi, un homme qui me plaît ! s’écria le journaliste ; toutes ses idées sont les miennes. C’est un homme d’esprit. Comment l’appelez-vous ? — C’est M. Vatout. — Quoi ! c’est là Vatout sur qui j’ai dit tant de folies ! — Et le journaliste se mit à rire, et puis il ajouta finement : — Eh bien, ce n’est pas du tout comme cela que je me le serais figuré d’après le portrait… que j’ai fait de lui.