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Lettres parisiennes/Année 1836/05

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1836

LETTRE CINQUIÈME.

Charles X. — Il voulait régner sous prétexte qu’il était roi. — La cour ne porte point le deuil.
23 novembre 1836.

Quand un palmier tombe au désert frappé de la foudre, toute la tribu le regrette ; chacun pleure en lui ce qu’il aimait, chacun lui rend l’hommage d’un souvenir, et ces regrets, d’accord dans leur ensemble, sont différents dans leur sujet ; l’un s’écrie : C’était l’orgueil de la montagne ; l’autre dit : Son ombre venait jusqu’à nous ! Celui-ci reprend : Il abritait l’eau de la source ; celui-là : Il servait de guide au voyageur perdu ! Et chacun explique sa douleur par une plainte motivée, tandis que les petits enfants, sans comprendre l’étendue de la perte qu’on apprécie, ignorants de leurs propres regrets, cherchent en vain sur le sable stérile les dattes savoureuses qui n’y tombent plus. Ainsi, tandis que les partis politiques qui divisent la France, proclamant la mort de Charles X, déplorent leurs prétentions évanouies et calculent les résultats de cet événement, nous, enfants de l’élégance et de l’harmonie, que les querelles fatiguent et que la politique endort, nous pleurons pour nous-mêmes et sans prétention le roi de la vieille France, de la France chevaleresque, brillante et poétique, de la France dame de qualité, de la France enfin qui n’est plus ; et, comme les enfants qui ne savent pas si le palmier tombé était utile par sa hauteur ou par son ombre, nous regrettons ses fruits ; et nous cherchons en vain dans la France bourgeoise cette fleur de courtoisie, ce parfum de royauté, cette majestueuse bienveillance, qui tombaient de l’arbre monarchique et que nous ne retrouverons plus.

Les bonnes actions ont, dit-on, remplacé les bonnes ma- nières, et cela vaut mieux. Le roi citoyen convient plus à nos mœurs que le roi gentleman. Le vaisseau de l’État n’est plus un superbe navire aux voiles dépendantes que les vents capricieux font voguer au hasard ; c’est un lourd bateau à vapeur, chargé de charbon et de pommes de terre, partant à heure fixe, arrivant à jour fixe au port qui lui est assigné. Il ne dit pas, comme Agamemnon :

Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune !


Que lui importe à lui ? tant que le charbon brûle et que les patates cuisent, il roule, car le vaisseau de l’État ne vogue plus. Cela vaut mieux sans doute pour le passager et pour tout le monde, pour vous surtout qui vivez de petits amendements et de longs rapports, vous qu’une loi de tabac et de betteraves intéresse des mois entiers ; mais pour nous, qui n’aimons que les arts et les plaisirs, nous regrettons le beau navire et le vieux monarque des temps passés, parce qu’il emporte avec lui nos souvenirs, parce que nul ne savait mieux dire une gracieuse parole et faire plus à propos un noble présent, parce qu’il était éminemment royal, ce qui était quelque chose dans sa position, parce qu’enfin il avait la tradition, comme on dit au théâtre, et que la tradition se perd avec lui.

Maintenant que Charles X est mort, on lui rend justice ; on comprend que ses fautes si sévèrement punies n’étaient que nobles qualités ; par malheur, ces qualités n’étaient plus de notre époque, et ce fut là son crime ; car c’est une vérité misérable qu’il faut bien avouer : comme les habits, les vertus subissent la mode, cela ferait croire qu’elles ne sont que des parures. Il est telle vertu surannée qui peut nuire à un galant homme ; jadis la fermeté était une vertu de roi, aujourd’hui cela s’appelle une tendance arbitraire ; jadis la clémence était belle toujours, aujourd’hui on en fait une faute politique, et le plus insignifiant ministre ne pardonne pas à un roi de faire grâce malgré ses avis. Le bien et le mal ne se devinent pas par instinct comme autrefois, maintenant c’est une étude qui demande toute la vie, et encore voit-on de nobles âmes s’y tromper. À l’âge de Charles X, il était bien tard pour revenir sur ses idées et pour se refaire des croyances nouvelles. Nous n’étions pas pour lui un peuple éclairé qui réclame ses droits, nous étions des sujets révoltés dont il fallait réprimer l’insolence. Que voulez-vous ? il n’avait point perdu l’illusion des « fidèles sujets », il ne comprenait rien aux légales insurrections des Chambres, il avait encore le préjugé de la couronne ; en un mot, il voulait régner sous prétexte qu’il était roi. C’est pourquoi il est mort comme il a vécu : dans l’exil. Oh ! c’est triste de voir toujours les rois proscrits, guillotinés, assassinés pour des malentendus de peuples ! Autrefois un homme déplaisait au prince, qui l’envoyait à la Bastille ; aujourd’hui c’est le prince qui déplaît au peuple, et le peuple absolu le proscrit. La terre de l’exil est donc la Bastille des rois.

Un journal qui voudrait être méchant, et qui n’est que tendre, publie dans son dernier numéro une lettre ou plutôt un article signé Marie-Caroline, que nous n’avons pu lire sans étonnement ; en effet, nous ne comprenons pas quelle influence peut encore exercer sur le parti légitimiste madame la princesse de Lucchesi-Palli. Depuis son mariage, le rôle de madame la duchesse de Berry est, à nos yeux, entièrement changé. Marie-Caroline, veuve d’un prince français assassiné parmi nous, couverte encore du noble sang de son mari, était une exilée française dont le malheur nous inspirait la plus religieuse pitié ; Marie-Caroline, femme de M. de Lucchesi-Palli, n’est plus maintenant pour nous qu’une princesse étrangère, une nouvelle mariée heureuse, dont nous admirons toujours le courage et l’héroïsme, mais dont nous n’avons plus le droit de nous occuper. Il nous semble que si le duc de Bordeaux doit toujours voir en elle sa mère bien-aimée, sa mère politique est maintenant madame la duchesse d’Angoulême, dont le caractère est une sainte garantie : madame la Dauphine attend noblement de la Providence ce que d’autres demandent à la guerre civile ; dans ses malheurs elle s’est toujours souvenue qu’elle était fille de France ; nous ferons comme elle, nous ne l’oublierons jamais.

La cour ne porte point le deuil, ce qui nous paraît assez étrange. Les légitimistes le porteront pendant six mois, pour trois raisons : ceux-ci par religion pour une perte réellement sentie ; ceux-là par politique et pour se compter ; les autres par économie. Quant aux gens d’esprit indépendants qui ont trop de bonne foi pour se faire remorquer par aucun parti, qui ne vont point à la cour parce que les révérences les ennuient, qui s’entourent de toutes les opinions parce que l’esprit de tous les amuse, sans être en deuil, ils se mettent en noir pour ne choquer personne. Quelle différence voyez-vous là-dedans ? dira-t-on. La nuance est très-grande, nous pouvons le prouver. C’est la différence du crêpe au satin, d’une profonde douleur à une douce mélancolie, d’une affection malveillante à une convenance délicatement observée. Une femme en grand deuil de Charles X (quand nul devoir de position ne l’y oblige) nous fait aujourd’hui le même effet que nous faisait en 1830 une femme couverte de rubans tricolores ; en général, nous n’aimons pas la politique des chiffons.