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Lettres parisiennes/Année 1836/04

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1836

LETTRE QUATRIÈME.

Récit anticipé d’une réception à l’Académie. — Modes. — Un nouveau roman de M. de Latouche. — Le prince Louis Bonaparte.
9 novembre 1836.

Demain jeudi, à l’heure où nous écrivons, aura lieu pour la réception de M. Dupaty la séance solennelle dont nous nous empressons de rendre compte ; l’assemblée aura été nombreuse, une foule de femmes célèbres s’y sera fait remarquer. Les femmes auteures auront sorti leurs petits chapeaux à petites plumes qui ne voient le jour que lorsque les quatre classes se réunissent, et leurs petites pèlerines soi-disant garnies de dentelles, mantelets de fantaisie, qui suffisent à la science. M. Dupaty, revêtu de l’habit tout neuf d’académicien, heureux de son feuillage, aura été modeste trois fois. Il aura parlé à l’Académie de son sein et de l’honneur qu’il y a d’être reçu dans ce sein ; il aura été spirituel, nous l’affirmons. Nous connaissons M. Dupaty depuis longtemps pour un homme loyal, qui n’a jamais manqué d’esprit ni de parole, et nous ne craignons point de nous engager pour lui.

M. Duval lui aura répondu avec bienveillance, puis aura glissé dans son discours quelques malices contre les romantiques, et quelques phrases de mélancolie et de découragement ; car le patriarche du drame français ne pardonne point à nos Duval modernes les belles scènes qu’ils ont puisées dans ses ouvrages ; c’est un mauvais père qui ne veut pas reconnaître ses enfants. Enfin, le bosquet académique, seule verdure qui survive à l’automne, se dispersera, et les gens de province s’en retourneront chez eux avec empressement pour écrire la lettre suivante : « Nous avons assisté ce matin à une séance de l’Académie française, » etc. Tout est plaisir pour un cœur de Bergerac, de Riberac ou de Quimper-Corentin.

L’hiver s’annonce comme devant être le plus beau des hivers ; on pense sérieusement à s’amuser. La politique est un loisir d’infirmes qu’on laisse aux petits esprits ; d’ailleurs, les grands hommes d’État ont toujours allié les affaires et les plaisirs. De nos jours, on recommence à découvrir que pédanterie n’est pas science ; les ennuyeux, tout-puissants naguère, perdent beaucoup de leur crédit ; leur magnétisme a moins d’empire depuis que l’on n’a plus la foi ; on ne leur laisse plus le temps de vous endormir ; de là vient que leur influence a pâli. M. de Metternich a prouvé qu’on pouvait être ensemble homme aimable et ministre habile ; le comte de Medern, le baron de Meyendorff, savent unir la grâce de l’esprit à la gravité d’une mission importante ; bref, l’esprit français nous est rendu par les étrangers ; en venant l’étudier parmi nous, ils nous forcent à le retrouver.

Le Théâtre-Italien a l’air d’un congrès. Il n’est pas un des spectateurs qui ne soit un peu ambassadeur ou homme d’Etat ; chacun d’eux a été ministre quelque temps et quelque part. C’est un coup d’œil curieux que l’aspect de ce théâtre : samedi dernier surtout, jour des Puritains, la salle était resplendissante d’illustrations et de beautés.

Il y a dans ce moment à Paris une quantité de jolies femmes, effrayante pour le repos de la capitale : jolies Anglaises, belles Italiennes chassées vers nous par le choléra, brunes Espagnoles que nous envoie la guerre civile. Oh ! les charmants fléaux qui nous valent ce beau coup d’œil ! Dans le nombre, il y a aussi de jolies Françaises : car les Françaises se remettent depuis quelques années à être jolies comme les Français se remettent à être rieurs et aimables. Sous l’Empire, les femmes étaient toutes belles, puis il y a eu interruption. Sous la Restauration, les minois, les traits douteux, ont pris le haut du pavé. Excepté une ou deux étoiles lumineuses, les femmes de cette époque étaient plutôt agréables que belles ; et par instinct, par esprit (et elles n’en manquaient pas), elles avançaient leurs jolis pieds quand on regardait trop longtemps leur visage. Alors ce n’était pas la mode d’être belle ; aujourd’hui cette mode est revenue, et l’on peut citer beaucoup de femmes qui la suivent exactement.

Les manches tombantes, arrêtées en haut par un bracelet qu’on a le grand tort d’appeler poignet, sont les plus généralement adoptées ; les manches bouffantes en haut et justes à partir du coude sont abandonnées ; on les laisse aux geôliers de mélodrame et au tuteur des Folies amoureuses, dont elles ont fait jusqu’à ce jour le plus bel ornement.

Les nouveaux mouchoirs sont irrésistibles ; cette large rivière de jours qui les bordait l’année dernière est, cette année, séparée par un entre-deux de broderie, et quelle broderie ! délicate, imperceptible, fine, légère, gracieuse à en radoter. On fait bien aussi de riches bordures en relief semées d’oiseaux, de paons, de perroquets brodés d’un travail merveilleux, mais ce sont des mouchoirs de caprice qui ne peuvent servir tous les jours ; si l’on est triste, par exemple, le moyen d’avoir recours à un perroquet pour essuyer ses larmes ! Les autres mouchoirs à petits entre-deux, garnis de Valenciennes, nous semblent bien préférables ; ils plaisent à toutes les heures de la vie, heures de plaisir ou de chagrin ; bien plus encore, ils sont si jolis qu’une femme, au moment de pleurer, se console en les regardant.

Les marabouts (duvet léger qu’il ne faut confondre ni avec les prêtres ni avec les cafetières du Levant) sont redevenus à la mode ; pourquoi ? veut-on le savoir ? C’est que voilà dix ans qu’ils n’y étaient plus ; car la Mode, comme la Fortune, a une roue qui tourne sans cesse et ramène alternativement les mêmes choses. Avoir été est une raison pour redevenir. Voyez plutôt les marabouts et les ministres.

L’automne littéraire, comme l’automne de la nature, va récolter les fruits que l’été a produits. M. Süe va publier le quatrième volume de l’Histoire de la Marine. Nous engageons les personnes qui reprochent à M. Süe le point de vue malveillant qu’il a choisi pour regarder le cœur humain, à lire, dans le chapitre X du troisième volume, la peinture de la vie intérieure de Ruyter. Rien de plus suave que ce tableau, digne de Gérard Dow. Le portrait de Ruyter est tracé de main de maître. Et, le croira-t-on ? cinquante pages sans malice, sans ironie ! Une grande vertu dépeinte sérieusement par l’auteur de la Salamandre ! Il est vrai qu’il se dédommage un peu plus loin de cet effort en nous disant les folies de Vivonne, et que là l’esprit d’Atar-Gull reparaît dans toute la candeur de sa perversité.

Les auteurs changent de caractère maintenant : tandis que l’incrédule conteur de la Cucaratcha parle avec bonne foi d’une belle action, le paresseux historien de Grangeneuve, le rêveur paysan d’Aulnay, l’homme aux fraîches et poétiques émotions, que le bruit d’un ruisseau, le parfum d’une fleur, font vivre tout un jour… travaille !… On vante encore son dernier roman, France et Marie, et déjà un nouveau livre se prépare. Le découragement patriotique est depuis quelques années la muse de M. de Latouche. Grangeneuve est victime de son dévouement inutile aux croyances républicaines ; Roger est victime de sa fidélité aux croyances monarchiques ; le héros du roman futur est, dit-on, victime de l’absence de ces deux croyances… Cette misère dépeint bien le temps où nous vivons. Un de nos amis a eu l’indiscrétion de copier, sur la table de l’écrivain distrait, les lignes suivantes, qui sont la pensée du livre : « Il appartenait à ce siècle de créer pour la jeunesse une mélancolie plus dévorante que les regrets de Werther, un ennui plus rongeur que le mal de René : c’est le supplice de sentir inhumer dans son âme toute passion enthousiaste. À Werther, il manquait l’amour ; à René, la poésie ; c’était une patrie qui manquait à Aymar. »

Cette dernière phrase nous fait penser à ce jeune prince, prisonnier à Strasbourg, dont nous étions loin de prévoir l’audacieuse entreprise. Louis Bonaparte est plein de loyauté et de bon sens ; l’ennui seul de l’exil a pu lui inspirer la folle idée de venir être empereur en France ! Le pauvre jeune homme ! il a mieux aimé risquer d’être captif dans sa patrie que de rester libre chez l’étranger. L’oisiveté est lourde quand on porte un pareil nom, quand on nourrit dans ses veines un pareil sang. Si on lui avait donné en France droit de citoyen, il s’en serait peut-être contenté. Nous lui avons souvent entendu dire que toute son ambition était d’être officier français et de gagner ses grades dans notre armée ; qu’un régiment le séduirait plus qu’un trône. Eh ! mon Dieu, ce n’est pas un royaume qu’il venait chercher, c’est une patrie.

Souvent nous l’avons vu rire de l’éducation royale qu’on lui avait donnée. Il nous contait un jour avec gaieté que, lorsqu’il était enfant, son grand plaisir était d’arroser des fleurs, et que madame de B…, sa gouvernante, dans la crainte qu’il ne s’enrhumât, faisait remplir d’eau chaude les arrosoirs. « Mes pauvres fleurs, disait le prince, la fraîcheur des eaux leur était inconnue ; j’étais bien enfant, et déjà ce soin me paraissait ridicule. » Il ne pouvait parler de la France sans attendrissement ; c’est un rapport qu’il a avec le duc de Bordeaux. Nous étions ensemble à Rome lorsqu’on nous apprit la mort de Talma ; chacun alors de déplorer cette perte, chacun de se rappeler le rôle dans lequel il avait vu Talma pour la dernière fois. En écoutant tous ces regrets, le prince Louis, qui n’avait pas encore seize ans, frappa du pied avec impatience ; puis il s’écria les larmes aux yeux : « Quand je pense que je suis Français et que je n’ai jamais vu Talma ! »

On raconte que, le jour de son apparition à Strasbourg, le prince Louis, enivré du succès de la première heure, envoya un courrier à sa mère pour lui annoncer qu’il était maître de Strasbourg et qu’il marchait sur Paris ; trois jours après, il reçut dans la prison la réponse de la duchesse de Saint-Leu, qui, le croyant déjà vainqueur, lui recommandait de préserver contre la fureur de ses partisans la famille royale, et de traiter le roi avec tous les égards qui lui sont dus. Cela prouve jusqu’où peuvent aller les illusions de ceux qui vivent loin de nous, et que les princes exilés sont trompés comme les autres.

Les bonapartistes purs ont vu avec indignation l’expédition du prince Louis. Notre empereur légitime, s’écrièrent-ils avec enthousiasme, c’est Joseph. Le mot légitime est charmant à propos d’un Bonaparte ! Ils ne savent donc pas que Napoléon n’était pas un roi ! c’était un héros. Le fils d’un héros peut lui succéder, la gloire du père a des reflets qui rejaillissent sur le fils ; mais les rayons de ce soleil ne rejaillissent point jusque sur les neveux. Le duc de Reichstadt était légitime non par la force d’un droit, mais par la toute-puissance d’un prestige. Hélas ! ce prestige est mort avec lui, des parents ne peuvent le faire revivre. Les successions de gloire ne se chiffrent pas ; il n’est pas de notaire pour enregistrer les lauriers. Un aigle a des aiglons et n’a point de collatéraux.

Grande nouvelle que personne ne soupçonne encore ! grande surprise pour les fêtes du premier jour de l’an ! Artistes, réjouissez-vous ; braves vétérans, relevez vos moustaches ; conducteurs de Gondoles, de Coucous et d’Accélérées, cochers de Parisiennes, de Lutéciennes, d’Éoliennes, de Sylphides, de Zéphirines, de Citadines, d’Atalantes, de Vigilantes et d’Obligeantes, préparez vos fouets, vos phrases et votre avoine ; la route est belle, vous la ferez plus d’une fois ! Nobles étrangers, qui ne veniez voir que Paris, réjouissez-vous, nous avons maintenant deux capitales ! La ville de Louis XIV va retrouver sa splendeur ; le roi donne aux Français de magnifiques étrennes cette année ! Un beau keepsake dont chaque page est une flatterie ! un riche album dont chaque dessin est une de nos vic toires ! C’est bien connaître son pays que de le prendre ainsi par son orgueil et de lui faire un tel présent ! Aujourd’hui, vivent les rois pour savoir flatter ! Cette grande nouvelle, la voici :

LE MUSÉE DE VERSAILLES SERA OUVERT LE 1er JANVIER 1837.