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Lettres parisiennes/Année 1837/14

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1837

LETTRE QUATORZIÈME.

Dédain de convention. — Fêtes populaires. — Définition du bonheur. — La princesse Hélène. — Victor Hugo.
14 juin 1837.

Il y a des gens qui ne savent faire de l’élégance qu’avec le dédain, qui s’imaginent que dédaigner c’est régner, et qui croient se montrer hommes comme il faut en affectant de s’ennuyer des plaisirs du peuple. À toutes choses ils vous répondent : « Comment ! vous allez là ? Quoi ! vous vous amusez de cela ? » À les entendre, on dirait que la vie a pour eux des plaisirs à part, des joies d’élite, des parfums de faveur, des délices exceptionnelles ; on se sent humilié en les écoutant, on se surprend à envier leurs plaisirs sur la foi de leur mépris ; on n’ose leur avouer la naïveté, la bourgeoisie, la vulgarité de ses goûts ; on se trouble devant eux comme un lourd paysan devant un habitant des villes ; on hésite à s’être amusé d’une fête qui les a fait fuir si loin ; on rougit de la folle gaieté qu’on y a trompée ; on doute de la délicatesse de ses impressions en voyant l’intolérance des leurs ; et puis, lorsque l’on a le courage d’analyser ce grand dédain, lorsqu’on a retrouvé assez de présence d’esprit pour mesurer la hauteur de ces intelligences privilégiées, pour examiner leurs droits à ce superbe ennui, on découvre que ces gens-là mènent l’existence la plus misérable, qu’ils s’amusent des plaisirs les plus niais, qu’ils rient des plaisanteries les plus vulgaires, qu’ils prennent au sérieux les conversations les plus lourdes, les plus oiseuses, et, ce qui est bien plus pauvre encore, qu’ils admirent les esprits les plus médiocres ; alors on recouvre son indépendance, et l’on ose confesser franchement que l’on n’est pas un être assez en dehors de la création, assez en arrière de la civilisation, pour ne voir, par une faveur spéciale et précieuse, pour ne sentir qu’un affreux supplice dans ce qui fait la joie de tous.

Ce préjugé est depuis longtemps établi dans la région élégante, que rien n’est plus ennuyeux qu’une fête populaire. Nous avons longtemps partagé ce préjugé, mais aujourd’hui nous l’attaquons hardiment ; oui, nous aimons les fêtes du peuple, parce que nous avons beaucoup vu celles du monde. D’abord, celles du peuple ont un grand avantage, elles se passent en plein air et en pleine liberté ; ensuite, la foule y est plus polie ; quand on s’est trouvé souvent dans nos fashionables cohues, quand on s’est senti plus d’une fois entraîné par un flot choisi vers une salle de souper déjà remplie ; lorsqu’on a subi les incertitudes, les involontaires caprices d’une émeute de bonne compagnie, lorsqu’on a reçu de délicieux coups de poing d’une main gantée et parfumée, lorsqu’on a reçu les inappréciables coups de coude d’une grosse comtesse affamée, lorsqu’on a vu jusqu’où peut aller l’empressement gastronomique de ceux qu’il est convenu d’appeler les gens bien élevés, on se trouve fort indulgent pour la foule grossière du peuple, et l’on pardonne à l’ouvrier qui vous coudoie malgré lui en vous disant : Faites excuse, parce que l’on se rappelle que la veille un dandy vous a marché sur le pied sans vous dire seulement : Pardon.

Nous sommes partisan des fêtes populaires ; l’aspect du plaisir général nous réjouit. Nous aimons les mâts de cocagne, les feux d’artifice, et les éluminations. Nous aimons mieux voir cent mille personnes qui s’amusent dans Paris que de voir quatre cents personnes qui bâillent dans un salon ; mais nous voudrions que cette joie ne coûtât rien à ceux qu’elle enivre. Nous ne voudrions pas qu’une fête donnée aux ouvriers fût une ruine pour eux ; nous ne voudrions pas qu’il y eût deux dimanches par semaine. Pourquoi s’amuser le mercredi ? C’est très-cher de s’amuser un mercredi. Pourquoi n’avoir pas remis la fête de ce soir à dimanche prochain ? Ce n’était pas un anniversaire impérieux. Pourquoi, dans une ville de travail et de commerce, interrompre le travail et le commerce inutilement ? Une journée perdue, c’est un tort véritable pour l’ouvrier. Ce jour-là il dépense beaucoup et ne gagne rien. Remettez donc toutes vos fêtes au dimanche, et le peuple se divertira sans regret et sans remords. Un gouvernement ne doit jamais jouer le rôle de tentateur ; vous avez supprimé les fêtes du calendrier, ne les remplacez pas par les vôtres ; ne donnez pas à M. le préfet de la Seine, en heures oisives, les jours de recueillement que vous avez repris à Dieu.

Depuis ce matin tous les petits enfants se réjouissent : ils sautent gaiement devant les fenêtres, en criant : « Il fait beau, maman, il fait beau ; nous irons aux Champs-Élysées voir les boutiques ! » Et tout un avenir de croquettes et de pain d’épice s’ouvre devant eux. En allant savoir des nouvelles de votre cheval favori, qui est un peu triste depuis quelque temps, qui ne mange plus, car le noble animal subit comme vous l’influence printanière, en traversant la cour, vous rencontrez l’enfant de votre portière, paré d’une auréole de papillotes blanches. Cet éclat inaccoutumé vous dévoile des projets extraordinaires. L’enfant, que vous interrogez, vous répond avec une joie concentrée : « J’irai ce soir à la fête avec papa, ma tante et le domestique à madame Girard. » Les papillotes sont expliquées : « Tiens, dites-vous alors, voilà de quoi acheter des gâteaux. » Et vous donnez vingt ou quarante sous à l’enfant, selon le hasard de votre monnaie, et l’enfant vous remercie en baissant les yeux d’un air sombre et confus ; mais à peine avez-vous le dos tourné qu’il relève la tête avec fierté, qu’il ouvre de grands yeux brillants de plaisir, qu’il gambade comme un chevreuil, et qu’il s’en va montrer sa pièce blanche à tous les gens de la maison. « C’est le monsieur de l’entre-sol qui m’a donné ça pour acheter des gâteaux, » dit-il ; et vous avez acquis en un instant une superbe réputation dans le quartier, et, dorénavant, vous ne pourrez plus faire un pas dans la rue sans entendre de petites voix intéressées vous dire poliment : « Bonjour, monsieur. » Et vous qui aurez oublié votre générosité passagère, vous ferez de très-belles réflexions sur la bonne éducation que reçoivent les enfants du peuple ; et vous ne devinerez pas la pari immense que vous avez dans cette belle civilisation.

Aujourd’hui toutes les petites filles sont heureuses, elles ont toutes des robes neuves ; il est si facile de faire une robe neuve à une petite fille ! Le moindre vieux chiffon suffit pour cela ; les rebuts maternels sont la parure de l’enfance ; et comptez-vous pour rien la joie d’une pauvre petite fille qui se croit une robe neuve ! Comme elle se regarde dans la glace avec orgueil, comme elle se tient droite ! quelle importance elle acquiert à ses propres yeux ! comme elle aime ce jour mémorable qui amène pour elle ce triomphe, ce jour dont la solennité a entraîné sa mère à lui faire ce beau présent ! Une robe neuve, pour elle c’est de la joie ; ce n’est pas tout, on lui a donné un vieux fichu de soie, c’est du délire, et de vieux gants, c’est de l’orgueil ; les gants sont une dignité chez les enfants du peuple ; c’est le luxe par excellence, c’est un symptôme d’oisiveté ! Voilà donc une jeune pensée heureuse pour tout un jour : n’est-ce rien ? Faut-il dédaigner de tels plaisirs ? Hélas ! le bonheur n’est pas autre chose que cela ; une suite de petites joies, de niais contentements, de satisfactions imbéciles ; chacun les prend selon ses goûts et son caractère ; mais le bonheur est là, il ne faut pas le chercher ailleurs. Un regard, un mot, un sourire pour ceux qui aiment ; un chapeau bien fait pour celle-ci, un bouquet de violettes pour celle-là ; un bon dîner pour les uns, une bonne rime pour les autres ; une promenade en bateau, des fraises nouvelles, un livre amusant, une jolie romance, du feu en hiver, de la glace en été, du vin passable pour le pauvre, un cheval anglais pour le riche : tels sont les détails, les ingrédients dont se compose le bonheur. Depuis des siècles on se figure que le bonheur est une grosse belle pierre précieuse qu’il est impossible de trouver, que l’on cherche, mais sans espérance. Point du tout ; le bonheur, c’est une mosaïque composée de mille petites pierres qui, séparément et par elles-mêmes, ont peu de valeur, mais qui, réunies avec art, forment un dessin gracieux. Faites monter cette mosaïque avec soin, et vous aurez une jolie parure ; sachez comprendre avec intelligence les jouissances passagères que le hasard vous jette, que votre caractère vous donne ou que le ciel vous envoie, et vous aurez une existence agréable. Pourquoi toujours regarder à l’horizon, quand il y a de si belles roses dans le jardin que l’on habite ? Eh mon Dieu ! ce qui empêche de trouver le bonheur, c’est peut-être de le chercher.

Laissez donc le peuple s’amuser sans trouble, et ne glacez pas ses plaisirs par la froideur de vos dédains. Nous qui n’admettons aucune prétention, pas même celle de l’ennui, nous nous promettons bien d’aller observer ce soir la joie populaire ; et, voyez comme nous avons l’esprit mal fait ! nous ne braverions jamais la foule de l’hôtel de ville, nous serions incapable d’aller demain à la grande fête qui y sera donnée, et pourtant aujourd’hui nous irons tranquillement sur la place Louis XV contempler le feu d’artifice. C’est que, dans cette saison, les plaisirs ne sont supportables qu’avec l’air et la liberté. Nous irons aussi écouter le concert monstre aux Tuileries ; nous regarderons le palais Bourbon illuminé, nous verrons l’arc de triomphe illuminé, et cette grande avenue des Champs-Élysées si belle avec ses guirlandes de feu. Nous savons d’avance que nous aurons la niaiserie de trouver ce coup d’œil superbe, et que nous passerons une heure à regarder toutes ces lumières réfléchies dans les flots de la Seine, qui les agite sans les emporter. Nous nous amuserons, comme on s’amuse avec une imagination sincère, d’un beau spectacle, quel que soit l’événement qui vienne l’offrir ; nous nous amuserons comme on s’amuse avec un cœur triste, mais généreux, du plaisir des autres ; et nous nous félicitons intimement de n’être ni dandy, ni femme à la mode, ni commis voyageur, ni grisette parvenue ; de n’avoir enfin aucun rang à garder, qui nous impose comme un devoir de notre dignité le dédain de tous les plaisirs du peuple.

Si les louanges portent malheur, les reproches, en compensation, portent bonheur. À peine a-t-on fait l’éloge d’un de ses amis ou d’un de ses domestiques, que l’on apprend une trahison de l’un ou une maladresse de l’autre. Il en est de même des personnes dont on médit. À peine avons-nous reproché à la cour de Juillet son oubli de nos grands talents littéraires, que la voilà soudain qui se fait coquette et prévenante pour eux. Victor Hugo avait d’abord refusé d’aller aux fêtes de Versailles ; une lettre fort aimable de M. le duc d’Orléans, écrite sous l’inspiration de madame la duchesse d’Orléans, a, dit-on, changé ses résolutions. Le moyen de résister à de telles instances ; le moyen de n’être pas entraîné par la séduisante admiration d’une jeune femme, d’une flatteuse étrangère qui vient d’un lointain pays vous apporter les preuves de votre renommée ! et Victor Hugo est allé à Versailles, et il a été présenté à madame la duchesse d’Orléans. Tout le monde sait avec quelle bienveillance la princesse a accueilli l’auteur de Notre-Dame de Paris : « Le premier édifice que j’ai visité à Paris, c’est votre église, » lui a-t-elle dit. Ce mot est gracieux. Les princes aujourd’hui flattent les poëtes mieux que les poëtes ne flattaient les princes autrefois ; mais, à dire vrai, ce nouveau genre de flatterie est le plus facile.

Quelqu’un parlait l’autre jour de l’amour sincère de la princesse Hélène pour la France, de sa vive sympathie pour nous, de la connaissance parfaite qu’elle avait déjà de notre pays, « Ce n’est pas étonnant, s’écria un légitimiste fort célèbre ; elle a passé un mois à Carlsbad avec Madame la Dauphine ! » Qu’elle est généreuse cette femme qui n’a trouvé chez nous que des chagrins, que trois fois nous avons exilée, et près de laquelle on apprend si vite à nous aimer !