Lettres persanes/Lettre 112

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 45-47).

Lettre 112

Usbek à***.

Le règne du feu roi a été si long que la fin en avait fait oublier le commencement. C’est aujourd’hui la mode de ne s’occuper que des événements arrivés dans sa minorité, et on ne lit plus que les mémoires de ces temps-là.

Voici le discours qu’un des généraux de la ville de Paris prononça dans un conseil de guerre, et j’avoue que je n’y comprends pas grand-chose.

Messieurs, quoique nos troupes aient été repoussées avec perte, je crois qu’il nous sera facile de réparer cet échec. J’ai six couplets de chanson tout prêts à mettre au jour, qui, je m’assure, remettront toutes choses dans l’équilibre. J’ai fait choix de quelques voix très nettes, qui, sortant de la cavité de certaines poitrines très fortes, émouvront merveilleusement le peuple. Ils sont sur un air qui a fait, jusqu’à présent, un effet tout particulier.

Si cela ne suffit pas, nous ferons paraître une estampe qui fera voir Mazarin pendu.

Par bonheur pour nous, il ne parle pas bien français, et il l’écorche tellement qu’il n’est pas possible que ses affaires ne déclinent. Nous ne manquons pas de faire bien remarquer au peuple le ton ridicule dont il prononce. Nous relevâmes, il y a quelques jours, une faute de grammaire si grossière qu’on en fit des farces par tous les carrefours.

J’espère qu’avant qu’il soit huit jours le peuple fera du nom de Mazarin un mot générique pour exprimer toutes les bêtes de somme et celles qui servent à tirer.

Depuis notre défaite, notre musique l’a si furieusement vexé sur le péché originel que, pour ne pas voir ses partisans réduits à la moitié, il a été obligé de renvoyer tous ses pages.

Ranimez-vous donc ; reprenez courage, et

soyez sûrs que nous lui ferons repasser les monts à coups de sifflets.


De Paris, le 4 de la lune de Chahban 1718.