Lettres persanes/Lettre 113

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 47-50).

Lettre 113

Rhédi à Usbek, à Paris.

Pendant le séjour que je fais en Europe, je lis les historiens anciens et modernes : je compare tous les temps ; j’ai du plaisir à les voir passer, pour ainsi dire, devant moi, et j’arrête surtout mon esprit à ces grands changements qui ont rendu les âges si différents des âges, et la terre si peu semblable à elle-même.

Tu n’as peut-être pas fait attention à une chose qui cause tous les jours ma surprise. Comment le monde est-il si peu peuplé en comparaison de ce qu’il était autrefois ? Comment la nature a-t-elle pu perdre cette prodigieuse fécondité des premiers temps ?

Serait-elle déjà dans sa vieillesse, et tomberait-elle de langueur ?

J’ai resté plus d’un an en Italie, où je n’ai vu que le débris de cette ancienne Italie, si fameuse autrefois. Quoique tout le monde habite les villes, elles sont entièrement désertes et dépeuplées : il semble qu’elles ne subsistent encore que pour marquer le lieu où étaient ces cités puissantes dont l’histoire a tant parlé.

Il y a des gens qui prétendent que la seule ville de Rome contenait autrefois plus de peuple qu’un grand royaume de l’Europe n’en a aujourd’hui. Il y a eu tel citoyen romain qui avait dix et même vingt mille esclaves, sans compter ceux qui travaillaient dans les maisons de campagne ; et, comme on y comptait quatre ou cinq cent mille citoyens, on ne peut fixer le nombre de ses habitants sans que l’imagination ne se révolte.

Il y avait autrefois dans la Sicile de puissants royaumes et des peuples nombreux, qui en ont disparu depuis : cette île n’a plus rien de considérable que ses volcans.

La Grèce est si déserte qu’elle ne contient pas la centième partie de ses anciens habitants.

L’Espagne, autrefois si remplie, ne fait voir aujourd’hui que des campagnes inhabitées ; et la France n’est rien en comparaison de cette ancienne Gaule dont parle César.

Les pays du Nord sont fort dégarnis, et il s’en faut bien que les peuples y soient, comme autrefois, obligés de se partager et d’envoyer dehors, comme des essaims, des colonies et des nations entières chercher de nouvelles demeures.

La Pologne et la Turquie en Europe n’ont presque plus de peuples.

On ne saurait trouver dans l’Amérique la cinquantième partie des hommes qui y formaient de si grands empires.

L’Asie n’est guère en meilleur état. Cette Asie Mineure, qui contenait tant de puissantes monarchies et un nombre si prodigieux de grandes villes, n’en a plus que deux ou trois. Quant à la grande Asie, celle qui est soumise au Turc n’est pas plus peuplée ; et, pour celle qui est sous la domination de nos rois, si on la compare à l’état florissant où elle était autrefois, on verra qu’elle n’a qu’une petite partie des habitants qui y étaient sans nombre du temps des Xerxès et des Darius.

Quant aux petits États qui sont autour de ces grands empires, ils sont réellement déserts : tels sont les royaumes d’Irimette, de Circassie et de Guriel. Ces princes, avec de vastes États, comptent à peine cinquante mille sujets.

L’Égypte n’a pas moins manqué que les autres pays.

Enfin, je parcours la terre, et je n’y trouve que des délabrements : je crois la voir sortir des ravages de la peste et de la famine.

L’Afrique a toujours été si inconnue qu’on ne peut en parler si précisément que des autres parties du monde ; mais, à ne faire attention qu’aux côtes de la Méditerranée, connues de tout temps, on voit qu’elle a extrêmement déchu de ce qu’elle était sous les Carthaginois et les Romains. Aujourd’hui ses princes sont si faibles que ce sont les plus petites puissances du monde.

Après un calcul aussi exact qu’il peut l’être dans ces sortes de choses, j’ai trouvé qu’il y a à peine sur la terre la dixième partie des hommes qui y étaient dans les anciens temps. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’elle se dépeuple tous les jours, et, si cela continue, dans dix siècles elle ne sera qu’un désert.

Voilà, mon cher Usbek, la plus terrible catastrophe qui soit jamais arrivée dans le monde ; mais à peine s’en est-on aperçu, parce qu’elle est arrivée insensiblement et dans le cours d’un grand nombre de siècles ; ce qui marque un vice intérieur, un venin secret et caché, une maladie de langueur qui afflige la nature humaine


De Venise, le 10 de la lune de Rhegeb 1718.