Lettres persanes/Lettre 130

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 86-90).


Lettre 130

Rica à***.

Je te parlerai dans cette lettre d’une certaine nation qu’on appelle les nouvellistes, qui s’assemble dans un jardin magnifique, où leur oisiveté est toujours occupée. Ils sont très inutiles à l’État, et leurs discours de cinquante ans n’ont pas un effet différent de celui qu’aurait pu produire un silence aussi long. Cependant ils se croient considérables, parce qu’ils s’entretiennent de projets magnifiques et traitent de grands intérêts.

La base de leurs conversations est une curiosité frivole et ridicule : il n’y a point de cabinet si mystérieux qu’ils ne prétendent pénétrer ; ils ne sauraient consentir à ignorer quelque chose ; ils savent combien notre auguste sultan a de femmes, combien il fait d’enfants toutes les années ; et, quoiqu’ils ne fassent aucune dépense en espions, ils sont instruits des mesures qu’il prend pour humilier l’empereur des Turcs et celui des Mogols.

A peine ont-ils épuisé le présent qu’ils se précipitent dans l’avenir, et, marchant au-devant de la Providence, ils la préviennent sur toutes les démarches des hommes. Ils conduisent un général par la main, et, après l’avoir loué de mille sottises qu’il n’a pas faites, ils lui en préparent mille autres qu’il ne fera pas.

Ils font voler les armées comme les grues et tomber les murailles comme des cartons ; ils ont des ponts sur toutes les rivières, des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants ; il ne leur manque que le bon sens.

Il y a un homme avec qui je loge, qui reçut cette lettre d’un nouvelliste. Comme elle m’a paru singulière, je la gardai. La voici :

MONSIEUR,

Je me trompe rarement dans mes conjectures sur les affaires du temps. Le 1er janvier 1711, je prédis que l’empereur Joseph mourrait dans le cours de l’année. Il est vrai que, comme il se portait fort bien, je crus que je me ferais moquer de moi si je m’expliquais d’une manière bien claire : ce qui fit que je me servis de termes un peu énigmatiques ; mais les gens qui savent raisonner m’entendirent bien. Le 17 avril de la même année, il mourut de la petite vérole.

Dès que la guerre fut déclarée entre l’empereur et les Turcs, j’allai chercher nos messieurs dans tous les coins des Tuileries ; je les assemblai près du bassin et leur prédis qu’on ferait le siège de Belgrade, et qu’il serait pris. J’ai été assez heureux pour que ma prédiction ait été accomplie. Il est vrai que, vers le milieu du siège, je pariai cent pistoles qu’il serait pris le 18 août ; il ne fut pris que le lendemain. Peut-on perdre à si beau jeu ?

Lorsque je vis que la flotte d’Espagne débarquait en Sardaigne, je jugeai qu’elle en ferait la conquête ; je le dis, et cela se trouva vrai. Enflé de ce succès, j’ajoutai que cette flotte victorieuse irait débarquer à Final, pour faire la conquête du Milanais. Comme je trouvai de la résistance à faire recevoir cette idée, je voulus la soutenir glorieusement : je pariai cinquante pistoles, et je les perdis encore : car ce diable d’Alberoni, malgré la foi des traités, envoya sa flotte en Sicile et trompa tout à la fois deux grands politiques, le duc de Savoie et moi.

Tout cela, Monsieur, me déroute si fort que j’ai résolu de prédire toujours et de ne parier jamais. Autrefois nous ne connaissions point aux Tuileries l’usage des paris, et feu M. le comte de L… ne les souffrait guère. Mais, depuis qu’une troupe de petits-maîtres s’est mêlée parmi nous, nous ne savons plus où nous en sommes : à peine ouvrons-nous la bouche pour dire une nouvelle, qu’un de ces jeunes gens propose de parier contre.

L’autre jour, comme j’ouvrais mon manuscrit et accommodais mes lunettes sur mon nez, un de ces fanfarons, saisissant justement l’intervalle du premier mot au second, me dit : "Je parie cent pistoles que non." Je fis semblant de n’avoir pas fait d’attention à cette extravagance, et, reprenant la parole d’une voix plus forte, je dis : "M. le maréchal de*** ayant appris… - Cela est faux, me dit-il. Vous avez toujours des nouvelles extravagantes, il n’a pas le sens commun à tout cela."

Je vous prie, Monsieur, de me faire le plaisir de me prêter trente pistoles : car je vous avoue que ces paris m’ont fort dérangé. Je vous envoie la copie de deux lettres que j’ai écrites au ministre.

Je suis, etc.

Lettres d’un nouvelliste au Ministre

Monseigneur,

Je suis le sujet le plus zélé que le roi ait jamais eu. C’est moi qui obligeai un de mes amis d’exécuter le projet que j’avais formé d’un livre pour démontrer que Louis le Grand était le plus grand de tous les princes qui ont mérité le nom de Grand. Je travaille depuis longtemps à un autre ouvrage qui fera encore plus d’honneur à notre nation, si Votre Grandeur veut m’accorder un privilège : mon dessein est de prouver que, depuis le commencement de la monarchie, les Français n’ont jamais été battus, et que ce que les historiens ont dit jusqu’ici de nos désavantages sont de véritables impostures. Je suis obligé de les redresser en bien des occasions, et j’ose me flatter que je brille surtout dans la critique.

Je suis, Monseigneur, etc.

MONSEIGNEUR,

Depuis la perte que nous avons faite de M. le comte de L…, nous vous supplions d’avoir la bonté de nous permettre d’élire un président. Le désordre se met dans nos conférences, et les affaires d’État n’y sont pas traitées avec la même discussion que par le passé : nos jeunes gens vivent absolument sans égard pour les anciens, et entre eux sans discipline ; c’est le véritable conseil de Roboam, où les jeunes imposent aux vieillards. Nous avons beau leur représenter que nous étions paisibles possesseurs des Tuileries vingt ans avant qu’ils fussent au monde ; je crois qu’ils nous en chasseront à la fin, et qu’obligés de quitter ces lieux où nous avons tant de fois évoqué les ombres de nos héros français, il faudra que nous allions tenir nos conférences au Jardin du Roi, ou dans quelque lieu plus écarté.

Je suis, etc.


De Paris, le 7 de la lune de Gemmadi 2 1719.