Lettres persanes/Lettre 146

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 140-142).

Lettre 146

Usbek à Rhédi, à Venise.

Il y a longtemps que l’on a dit que la bonne foi était l’âme d’un grand ministère.

Un particulier peut jouir de l’obscurité où il se trouve : il ne se décrédite que devant quelques gens ; il se tient couvert devant les autres ; mais un ministre qui manque à la probité a autant de témoins, autant de juges, qu’il y a de gens qu’il gouverne.

Oserai-je le dire ? Le plus grand mal que fait un ministre sans probité n’est pas de desservir son prince et de ruiner son peuple ; il y en a un autre, à mon avis, mille fois plus dangereux : c’est le mauvais exemple qu’il donne.

Tu sais que j’ai longtemps voyagé dans les Indes. J’y ai vu une nation, naturellement généreuse, pervertie en un instant, depuis le dernier de ses sujets jusqu’aux plus grands, par le mauvais exemple d’un ministre. J’y ai vu tout un peuple, chez qui la générosité, la probité, la candeur et la bonne foi ont passé de tous temps pour les qualités naturelles, devenir tout à coup le dernier des peuples ; le mal se communiquer et n’épargner pas même les membres les plus sains ; les hommes les plus vertueux faire des choses indignes et violer les premiers principes de la justice, sur ce vain prétexte qu’on la leur avait violée.

Ils appelaient des lois odieuses en garantie des actions les plus lâches, et nommaient nécessité l’injustice et la perfidie.

J’ai vu la foi des contrats bannie, les plus saintes conventions anéanties, toutes les lois des familles renversées. J’ai vu des débiteurs avares, fiers d’une insolente pauvreté, instruments indignes de la fureur des lois et de la rigueur des temps, feindre un paiement au lieu de le faire, et porter le couteau dans le sein de leurs bienfaiteurs.

J’en ai vu d’autres, plus indignes encore, acheter presque pour rien, ou plutôt ramasser de terre des feuilles de chêne, pour les mettre à la place de la substance des veuves et des orphelins.

J’ai vu naître soudain, dans tous les cœurs, une soif insatiable des richesses. J’ai vu se former en un moment une détestable conjuration de s’enrichir, non par un honnête travail et une généreuse industrie, mais par la ruine du prince, de l’État et des concitoyens.

J’ai vu un honnête citoyen, dans ces temps malheureux, ne se coucher qu’en disant : "J’ai ruiné une famille aujourd’hui ; j’en ruinerai une autre demain."

"Je vais, disait un autre, avec un homme noir qui porte une écritoire à la main et un fer pointu à l’oreille, assassiner tous ceux à qui j’ai de l’obligation."

Un autre disait : "Je vois que j’accommode mes affaires. Il est vrai que, lorsque j’allai, il y a trois jours, faire un certain paiement, je laissai toute une famille en larmes, que je dissipai la dot de deux honnêtes filles, que j’ôtai l’éducation à un petit garçon. Le père en mourra de douleur, la mère périt de tristesse ; mais je n’ai fait que ce qui est permis par la loi."

Quel plus grand crime que celui que commet un ministre lorsqu’il corrompt les mœurs de toute une nation, dégrade les âmes les plus généreuses, ternit l’éclat des dignités, obscurcit la vertu même, et confond la plus haute naissance dans le mépris universel ?

Que dira la postérité lorsqu’il lui faudra rougir de la honte de ses pères ? Que dira le peuple naissant lorsqu’il comparera le fer de ses aïeux avec l’or de ceux à qui il doit immédiatement le jour ? Je ne doute pas que les nobles ne retranchent de leurs quartiers un indigne degré de noblesse, qui les déshonore, et ne laissent la génération présente dans l’affreux néant où elle s’est mise.


De Paris, le 11 de la lune de Rhamazan 1720.