Lettres persanes/Lettre 64

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (p. 135-138).

LETTRE lxiv.

Le chef des eunuques noirs à Usbek.
À Paris.


Je suis dans un embarras que je ne saurois t’exprimer, magnifique seigneur : le sérail est dans un désordre et une confusion épouvantables ; la guerre règne entre tes femmes ; tes eunuques sont partagés ; on n’entend que plaintes, que murmures, que reproches ; mes remontrances sont méprisées ; tout semble permis dans ce temps de licence, et je n’ai plus qu’un vain titre dans le sérail.

Il n’y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton amour ; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres pour avoir toutes les préférences : Je perds à chaque instant cette longue patience, avec laquelle néanmoins j’ai eu le malheur de les mécontenter toutes ; ma prudence, ma complaisance même, vertu si rare et si étrangère dans le poste que j’occupe, ont été inutiles.

Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces désordres ? Elle est toute dans ton cœur et dans les tendres égards que tu as pour elles. Si tu ne me retenois pas la main ; si, au lieu de la voie des remontrances, tu me laissois celle des châtiments ; si, sans te laisser attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les envoyois pleurer devant moi, qui ne m’attendris jamais, je les façonnerois bientôt au joug qu’elles doivent porter, et je lasserois leur humeur impérieuse et indépendante.

Enlevé dès l’âge de quinze ans au fond de l’Afrique, ma patrie, je fus d’abord vendu à un maître qui avoit plus de vingt femmes, ou concubines. Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j’étois propre au sérail, il ordonna que l’on achevât de me rendre tel, et me fit faire une opération pénible dans les commencements, mais qui me fut heureuse dans la suite, parce qu’elle m’approcha de l’oreille et de la confiance de mes maîtres. J’entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un nouveau monde. Le premier eunuque, l’homme le plus sévère que j’aie vu de ma vie, y gouvernoit avec un empire absolu. On n’y entendoit parler ni de divisions, ni de querelles : un silence profond régnoit partout ; toutes ces femmes étoient couchées à la même heure, d’un bout de l’année à l’autre, et levées à la même heure ; elles entroient dans le bain tour à tour ; elles en sortoient au moindre signe que nous leur en faisions ; le reste du temps, elles étoient presque toujours enfermées dans leurs chambres. Il avoit une règle, qui étoit de les faire tenir dans une grande propreté, et il avoit pour cela des attentions inexprimables : le moindre refus d’obéir étoit puni sans miséricorde. Je suis, disoit-il, esclave ; mais je le suis d’un homme qui est votre maître et le mien ; et j’use du pouvoir qu’il m’a donné sur vous : c’est lui qui vous châtie, et non pas moi, qui ne fais que prêter ma main. Ces femmes n’entroient jamais dans la chambre de mon maître qu’elles n’y fussent appelées ; elles recevoient cette grâce avec joie et s’en voyoient privées sans se plaindre. Enfin, moi, qui étois le dernier des noirs dans ce sérail tranquille, j’étois mille fois plus respecté que je ne le suis dans le tien, où je les commande tous.

Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, il tourna les yeux de mon côté ; il parla de moi à mon maître, comme d’un homme capable de travailler selon ses vues, et de lui succéder dans le poste qu’il remplissoit ; il ne fut point étonné de ma grande jeunesse, il crut que mon attention me tiendroit lieu d’expérience. Que te dirai-je ? je fis tant de progrès dans sa confiance qu’il ne faisoit plus difficulté de mettre dans mes mains les clefs des lieux terribles qu’il gardoit depuis si longtemps. C’est sous ce grand maître que j’appris l’art difficile de commander, et que je me formai aux maximes d’un gouvernement inflexible : j’étudiai sous lui le cœur des femmes ; il m’apprit à profiter de leurs faiblesses et à ne point m’étonner de leurs hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer même, et de les conduire jusqu’au dernier retranchement de l’obéissance ; il les faisoit ensuite revenir insensiblement, et vouloit que je parusse pour quelque temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans ces moments où il les trouvoit tout près du désespoir, entre les prières et les reproches : il soutenoit leurs larmes sans s’émouvoir. Voilà, disoit-il d’un air content, comment il faut gouverner les femmes. Leur nombre ne m’embarrasse pas : je conduirois de même toutes celles de notre grand monarque. Comment un homme peut-il espérer de captiver leur cœur, si ses fidèles eunuques n’ont commencé par soumettre leur esprit ?

Il avoit non seulement de la fermeté, mais aussi de la pénétration : il lisoit leurs pensées et leurs dissimulations ; leurs gestes étudiés, leur visage feint ne lui déroboient rien ; il savoit toutes leurs actions les plus cachées et leurs paroles les plus secrètes ; il se servoit des unes pour connoître les autres, et il se plaisoit à récompenser la moindre confidence. Comme elles n’abordoient leur mari que lorsqu’elles étoient averties, l’eunuque y appeloit qui il vouloit, et tournoit les yeux de son maître sur celle qu’il avoit en vue ; et cette distinction étoit la récompense de quelque secret révélé : il avoit persuadé à son maître qu’il étoit du bon ordre qu’il lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande. Voilà comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans un sérail qui étoit, je crois, le mieux réglé qu’il y eût en Perse.

Laisse-moi les mains libres : permets que je me fasse obéir ; huit jours remettront l’ordre dans le sein de la confusion ; c’est ce que ta gloire demande, et que ta sûreté exige.

De ton sérail d’Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.