Lettres persanes/Lettre 65

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Texte établi par André Lefèvre, A. Lemerre (pp. 139-140).

Lettre 65

Usbek à ses femmes, au sérail d’Ispahan.

J’apprends que le sérail est dans le désordre, et qu’il est rempli de querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en partant, que la paix et la bonne intelligence ? Vous me le promîtes. Etait-ce pour me tromper ?

C’est vous qui seriez trompées si je voulais suivre les conseils que me donne le grand eunuque, si je voulais employer mon autorité pour vous faire vivre comme mes exhortations le demandaient de vous.

Je ne sais me servir de ces moyens violents que lorsque j’ai tenté tous les autres. Faites donc en votre considération ce que vous n’avez pas voulu faire à la mienne.

Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre : il dit que vous n’avez aucun égard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette conduite avec la modestie de votre état ? N’est-ce pas à lui que, pendant mon absence, votre vertu est confiée ? C’est un trésor sacré, dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez font voir que ceux qui sont chargés de vous faire vivre dans les lois de l’honneur vous sont à charge.

Changez donc de conduite, je vous prie, et faites en sorte que je puisse, une autre fois, rejeter les propositions que l’on me fait contre votre liberté et votre repos.

Car je voudrais vous faire oublier que je suis votre maître, pour me souvenir seulement que je suis votre époux.


De Paris, le 5 de la lune de Chahban 1714.