Lotus de la bonne loi/Chapitre 8

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Lotus de la bonne loi
Version du soutra du lotus traduite directement à partir de l’original indien en sanscrit.
Traduction par Eugène Burnouf .
Librairie orientale et americaine (pp. 121-130).
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CHAPITRE VIII.

PRÉDICTION RELATIVE AUX CINQ CENTS RELIGIEUX.

Alors le respectable Pûrna, fils de Mâitrâyanî, ayant entendu de la bouche de Bhagavat cette exposition de la science de l’habileté dans l’emploi des moyens, et cette explication du langage énigmatique [des Tathâgatas], ayant appris les destinées futures de ces grands Çrâvakas, et le récit qui lui faisait connaître l’ancienne application [des Religieux], ainsi que la supériorité de Bhagavat, Pûrna, dis-je, fut saisi d’étonnement et d’admiration ; il sentit la joie et le contentement naître en son cœur débarrassé de tout désir. S’étant levé de son siège, comblé de joie et de contentement, et plein d’un profond respect pour la loi, après s’être prosterné aux pieds de Bhagavat, il fit en lui-même cette réflexion : C’est une merveille, ô Bhagavat, c’est une merveille, ô Sugata, c’est une chose bien difficile qu’accomplissent les Tathâgatas, vénérables, etc., que de se conformer à ce monde composé d’éléments si divers, que d’enseigner la loi aux créatures par les nombreuses manifestations de la science de l’habileté dans l’emploi des moyens, que de délivrer, par l’habile emploi des moyens, les êtres attachés à telles et telles conditions. Que pouvons-nous faire de pareil à cela, ô Bhagavat ? Le Tathâgata seul connaît nos pensées, et les effets de notre ancienne application. Puis après avoir salué, en les touchant de la tête, les pieds de Bhagavat, Pûrna se tint à part, regardant avec des yeux fixes Bhagavat qu’il vénérait ainsi. Alors Bhagavat voyant les réflexions qui s’élevaient dans l’esprit du respectable Pûrna, fils de Mâitrâyanî, s’adressa en ces termes à l’assemblée réunie des Religieux. Voyez-vous, ô Religieux, ce Pûrna, fils de Mâitrâyanî, l’un de mes Çrâvakas, qui a été désigné par moi comme le chef de ceux qui, dans l’assemblée des Religieux, expliquent la loi ; qui a été loué pour le grand nombre de ses bonnes qualités ; qui, sous mon enseignement, s’est appliqué à comprendre la bonne loi de diverses manières ; qui réjouit, instruit, excite et comble de joie les quatre assemblées ; qui est infatigable dans l’enseignement de ma loi ; qui est capable de la prêcher, qui l’est également de rendre service à ceux qui observent, de concert avec lui, les règles de la conduite religieuse ? Non, Religieux, personne à l’exception du Tathâgata, n’est capable d’égaler, ni en lui-même ni par ses caractères extérieurs, Pûrna, fils de Mâitrâyanî. Comment comprenez-vous cela, ô Religieux ? [Vous dites sans doute que] c’est qu’il comprend ma bonne loi ; ce n’est pas là, cependant, ô Religieux, la manière dont vous devez envisager ceci. Pourquoi cela, ô Religieux ? C’est que je me souviens que, dans un temps passé, sous l’enseignement de quatre-vingt-dix-neuf kôtis de bienheureux Buddhas, ce Religieux comprit entièrement la bonne loi. C’est-à-dire que, comme aujourd’hui, il fut absolument le chef suprême de ceux qui expliquent ma loi ; il parvint à comprendre entièrement le vide ; il parvint à obtenir entièrement les diverses connaissances distinctes ; il parvint absolument à comprendre, d’une manière parfaite, les connaissances surnaturelles d’un Bôdhisattva ; ce fut un interprète de la loi rempli de confiance, étranger à toute espèce d’incertitude, et plein de pureté. Sous l’enseignement de ces bienheureux Buddhas, il pratiqua, pendant toute la durée de son existence, les devoirs de la conduite religieuse, et fut connu partout comme Çrâvaka. Par ce moyen, il fit le bien d’un nombre immense et incommensurable de centaines de mille de myriades de kôtis de créatures ; il mûrit un nombre immense et incommensurable d’êtres pour l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Il remplit entièrement auprès des créatures le rôle d’un Buddha, et il purifia entièrement la terre de Buddha qu’il habitait, sans cesse appliqué à faire mûrir les créatures. C’est ainsi, ô Religieux, qu’il fut aussi le chef de ceux qui expliquent la loi, sous les sept Tathâgatas dont Vipaçyi est le premier, et dont je suis le septième. Aussi, ô Religieux, voici ce qui arrivera un jour, dans la présente période du Bhadrakalpa, où doivent paraître mille Buddhas, moins les quatre Buddhas bienheureux [déjà avenus] ; ce Pûrna, fils de Mâitrâyanî, sera aussi, sous leur enseignement, le chef de ceux qui expliquent la loi, il sera celui qui comprendra entièrement la bonne loi. C’est ainsi que dans le temps à venir, il possédera la bonne loi d’un nombre immense et incommensurable de Buddhas bienheureux. Il fera le bien d’un nombre immense et incommensurable de créatures ; il mûrira parfaitement un nombre immense et incommensurable d’êtres, pour l’état suprême de Buddha parfaitement accompli ; il sera perpétuellement et sans relâche occupé à purifier la terre de Buddha qu’il habitera, ainsi qu’à mûrir parfaitement les créatures. Après avoir ainsi rempli les devoirs imposés à un Bôdhisattva, il parviendra, au bout de Kalpas sans nombre et sans mesure, à obtenir l’état suprême de Buddha parfaitement accompli ; il sera le Tathâgata nommé Dharmaprabhâsa, vénérable, etc. doué de science et de conduite, etc., et il naîtra dans la terre même de Buddha [que j’habite]. De plus, ô Religieux, dans ce temps-là cette terre de Buddha sera composée d’un nombre d’univers formés d’un grand millier de trois mille mondes, égal à celui des sables du Gange, univers qui ne feront tous qu’une seule et même terre de Buddha. Cette terre sera unie comme la paume de la main, reposant sur une base formée des sept substances précieuses, sans montagnes, remplie de maisons à étages élevés, et faites des sept substances précieuses. Il s’y trouvera des chars divins suspendus dans l’air ; les Dêvas y verront les hommes, et les hommes y verront les Dêvas. De plus, ô Religieux, en ce temps-là il n’existera dans cette terre de Buddha, ni lieux de châtiments, ni sexe féminin, et tous les êtres y naîtront par des métamorphoses miraculeuses ; ils y observeront les règles de la conduite religieuse ; ils seront, avec leurs corps aimables, naturellement lumineux ; ils seront doués d’une puissance surnaturelle, de la faculté de traverser les airs ; ils seront pleins d’énergie, de mémoire, de sagesse ; leurs corps auront la couleur de l’or, et seront ornés des trente-deux signes caractéristiques d’un grand homme. De plus, ô Religieux, dans ce temps-là et dans cette terre de Buddha, deux aliments serviront à la nourriture de ces êtres ; et quels sont ces deux aliments ? Ce sont la satisfaction de la loi et la satisfaction de la contemplation. Il y paraîtra un nombre immense et incommensurable de centaines de mille de myriades de kôtis de Bôdhisattvas, tous possesseurs des grandes facultés surnaturelles, entièrement maîtres des diverses connaissances distinctes, habiles à instruire les créatures. Ce Buddha aura des Çrâvakas dont le nombre dépassera tout calcul, des Çrâvakas doués des grandes facultés surnaturelles, d’un grand pouvoir, maîtres de la contemplation des huit [moyens d’] affranchissement. C’est ainsi que cette terre de Buddha sera douée de qualités infinies. Le Kalpa où il paraîtra se nommera Ratnâvabhâsa, et son univers se nommera Suviçuddha. La durée de son existence sera d’un nombre immense et incommensurable de Kalpas ; et quand le bienheureux Tathâgata Dharmaprabhâsa, vénérable, etc., sera entré dans le Nirvâna complet, sa bonne loi subsistera longtemps après lui, et l’univers où il aura paru sera rempli de Stupas faits de pierres précieuses. C’est ainsi, ô Religieux, que la terre de Buddha de ce Bienheureux sera douée de qualités que l’esprit ne peut concevoir. Voilà ce que dit Bhagavat : et après avoir ainsi parlé, Sugata, le Précepteur dit en outre ce qui suit.

1. Écoutez-moi, ô Religieux, et apprenez comment mon fils a observé les règles de la conduite religieuse ; comment, parfaitement exercé à l’habile emploi des moyens, il a rempli, d’une manière complète, les devoirs imposés par l’état de Bôdhi. 2. Reconnaissant que tous les êtres sont livrés à des inclinations misérables et qu’ils sont frappés de crainte à la vue du noble véhicule, les Bôdhisattvas deviennent des Çrâvakas, et ils exposent l’état de Buddha individuel. 3. Ils savent, à l’aide de plusieurs centaines de moyens dont ils connaissent l’habile emploi, conduire à une maturité parfaite un grand nombre de Bôdhisattvas ; et ils s’expriment ainsi : Nous ne sommes que des Çrâvakas et nous sommes encore bien éloignés de l’excellent et suprême état de Bôdhi. 4. Formées à cette doctrine par leur enseignement, des myriades de créatures arrivent à la maturité parfaite ; les êtres livrés à des inclinations misérables et à l’indolence, deviennent tous des Buddhas chacun à leur tour. 5. Ils observent, sans la comprendre, les règles de la conduite religieuse ; certes, [disent-ils,] nous sommes des Çrâvakas qui n’avons fait que peu de chose ! Entièrement affranchis au sein des diverses existences où l’homme tombe après sa mort, ils purifient complètement leur propre terre. 6. Ils montrent qu’ils sont, comme tous les hommes, en proie à la passion, à la haine et à l’erreur ; et voyant les créatures attachées aux fausses doctrines, ils vont même jusqu’à se rapprocher de leurs opinions. 7. En suivant cette conduite, mes nombreux Çrâvakas délivrent les êtres par le moyen [le plus convenable], les hommes ignorants tomberaient dans l’enivrement, si on leur exposait la doctrine tout entière. 8. Ce Pûrna, ô Religieux, l’un de mes Çrâvakas, a jadis rempli ces devoirs sous des milliers de kôtis de Buddhas ; il a compris parfaitement leur bonne loi, recherchant cette science de Buddha. 9. Il a été absolument le chef des Çrâvakas ; il a été très-illustre, intrépide, habile à tenir toute espèce de discours : il a su constamment inspirer de la joie à ceux qui ne pratiquaient pas [la loi], remplissant auprès d’eux, sans relâche, les devoirs d’un Buddha. 10. Toujours parfaitement maître des grandes connaissances surnaturelles, il s’est mis en possession des diverses connaissances distinctes ; et sachant quels étaient les organes et la sphère d’activité des êtres, il a toujours enseigné la loi parfaitement pure. 11. En exposant la meilleure des bonnes lois, il a conduit à une parfaite maturité des milliers de kôtis d’êtres, ici, dans le premier et le plus parfait des véhicules, purifiant ainsi sa terre excellente. 12. De même, dans le temps à venir, il rendra un culte à des milliers de kôtis de Buddhas ; il comprendra parfaitement la meilleure des bonnes lois, et il purifiera entièrement sa propre terre. 13. Toujours intrépide, il enseignera la loi à l’aide des milliers de kôtis de moyens dont il saura l’habile emploi ; et il mûrira entièrement un grand nombre de créatures pour l’omniscience, qui est exempte d’imperfections. 14. Après avoir rendu un culte aux Guides des hommes, il possédera toujours la meilleure des bonnes lois ; il sera dans le monde un Buddha existant par lui-même, et connu dans l’univers sous le nom de Dharmaprabhâsa. 15. Et sa terre sera parfaitement pure, et toujours rehaussée par les sept substances précieuses ; sa période sera le Kalpa Ratnâvabhâsa, et son séjour, l’univers Suviçuddha. 16. Il paraîtra dans cet univers plusieurs milliers de kôtis de Bôdhisattvas, entièrement maîtres des grandes connaissances surnaturelles, doués d’une pureté parfaite et des grandes facultés magiques ; ils rempliront la totalité de cet univers. 17. Alors l’assemblée du Guide [des hommes] sera aussi formée de milliers de kôtis de Çrâvakas, doués des grandes facultés surnaturelles, exercés à la contemplation des huit [moyens d’]affranchissement, et en possession des diverses connaissances distinctes. 18. Et tous les êtres, dans cette terre de Buddha, seront purs et observateurs des devoirs religieux ; produits par l’effet de métamorphoses surnaturelles, ils auront tous la couleur de l’or, et porteront sur leurs corps les trente-deux signes [de beauté]. 19. On n’y connaîtra pas d’autre espèce d’aliments que la volupté de la loi et la satisfaction de la science ; on n’y connaîtra ni le sexe féminin, ni la crainte des lieux de châtiment ou des mauvaises voies. 20. Voilà quelle sera l’excellente terre de Pûrna, qui est doué de qualités accomplies ; elle sera remplie de créatures fortunées ; je n’ai fait ici qu’indiquer quelques-unes de ses perfections.

Alors cette pensée s’éleva dans l’esprit de ces douze cents Auditeurs arrivés à la puissance : Nous sommes frappés d’étonnement et de surprise ; si Bhagavat voulait nous prédire aussi à chacun séparément notre destinée future, comme il a fait pour ces autres grands Çrâvakas ! Alors Bhagavat connaissant avec sa pensée les réflexions qui s’élevaient dans l’esprit de ces grands Çrâvakas, s’adressa en ces termes au respectable Mâhâkâçyapa : Ces douze cents Auditeurs arrivés à la puissance, ô Mahâkâçyapa, en présence desquels je me trouve ici, je vais immédiatement leur prédire à tous leur destinée future. Ainsi, ô Kâçyapa, le Religieux Kâundinya, l’un de mes grands Çrâvakas, après qu’auront paru soixante-deux centaines de mille de myriades de kôtis de Buddhas, deviendra aussi dans le monde un Tathâgata, sous le nom de Samantaprabhâsa, vénérable, etc., doué de science et de conduite, etc. Il paraîtra en ce monde, ô Kâçyapa, cinq cents autres Tathâgatas qui porteront ce seul et même nom. Ensuite ces cinq cents grands Çrâvakas parviendront tous successivement à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli, et tous porteront le nom de Samantaprabhâsa. Ce seront Gayâkâçyapa, Nadîkâçyapa, Uruvilvâkâçyapa, Kâla, Kâlôdâyin, Aniruddha, Râivata, Kapphina, Vakkula, Tchunda, Svâgata, et les cinq cents Religieux arrivés à la puissance dont ces Auditeurs sont les premiers. Alors Bhagavat prononça, dans cette occasion, les stances suivantes :

21. Ce Religieux de la race de Kundina, l’un de mes Çrâvakas, sera, dans l’avenir, au bout d’un nombre infini de Kalpas, un Tathâgata, un Chef du monde ; il disciplinera des milliers de kôtis de créatures. 22. Il sera le Djina nommé Samantaprabha, et sa terre sera parfaitement pure ; il paraîtra dans l’avenir, au bout d’un nombre infini de Kalpas, après avoir vu un nombre immense de Buddhas. 23. Resplendissant de lumière, doué de la force d’un Buddha, voyant son nom célèbre dans les dix points de l’espace, honoré par des milliers de kôtis d’êtres vivants, il enseignera l’excellent et suprême état de Bôdhi. 24. Là des Bôdhisattvas pleins d’application et montés sur d’excellents chars divins, habiteront cette terre, livrés à la méditation, purs de mœurs, et sans cesse occupés de bonnes œuvres. 25. Après avoir entendu la loi de la bouche du Meilleur des hommes, ils iront sans cesse dans d’autres terres ; et honorant des milliers de Buddhas, ils leur rendront un culte étendu. 26. Puis, en un instant, ils reviendront dans la terre de ce Guide [du monde] nommé Prabhâsa, du Meilleur des hommes ; tant sera grande la force de leur conduite. 27. La durée de l’existence de ce Sugata sera de soixante mille Kalpas entiers ; et quand le Protecteur sera entré dans le Nirvâna complet, sa bonne loi durera deux fois autant de temps dans le monde. 28. Et l’image de cette loi durera encore pendant trois fois autant de Kalpas ; et quand la bonne loi de ce Protecteur sera épuisée, les hommes et les Maruts seront malheureux. 29. [Après lui] paraîtront cinq cents Guides [du monde] portant en commun avec ce Djina le nom de Samantaprabha ; ces Buddhas, les meilleurs des hommes, se succéderont les uns aux autres. 30. Tous habiteront un pareil système de monde ; ils auront tous une même puissance due aux mêmes facultés surnaturelles, une terre de Buddha pareille, une pareille assemblée, une même bonne loi, et cette bonne loi durera pour tous autant de temps. 31. Leur voix se fera également entendre dans le monde réuni aux Dêvas, de même que celle de Samantaprabha, du Meilleur des hommes, ainsi que je l’ai dit précédemment. 32. Pleins de bonté et de compassion, ils s’annonceront successivement les uns aux autres leurs destinées futures ; c’est ainsi que doit arriver, immédiatement après moi, ce que je dis aujourd’hui à tout l’univers. 33. Voilà, ô Kâçyapa, comme tu dois considérer ici en ce jour ces Auditeurs qui ne sont pas moins de cinq cents, aussi bien que mes autres Çrâvakas, parvenus à la puissance ; expose également ce sujet aux autres Çrâvakas.

Alors ces cinq cents Arhats, ayant entendu de la bouche de Bhagavat la prédiction qui leur annonçait qu’ils parviendraient un jour à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli, contents, satisfaits, joyeux, l’esprit transporté, pleine de joie, de satisfaction et de plaisir, se rendirent à l’endroit où se trouvait Bhagavat, et, s’y étant rendus, ils parlèrent ainsi, après avoir salué ses pieds en les touchant de la tête : Nous confessons notre faute, ô Bhagavat, nous qui nous imaginions sans cesse dans notre esprit que nous pouvions dire : "Voici pour nous le Nirvâna complet, nous sommes arrivés au Nirvâna complet" ; c’est, ô Bhagavat, que nous ne sommes pas éclairés, que nous ne sommes pas habiles, que nous ne sommes pas instruits comme il faut. Pourquoi cela ? C’est que, quand il nous fallait arriver à la perfection des Buddhas dans la science du Tathâgata, nous nous sommes trouvés satisfaits de la science ainsi limitée que nous possédions. C’est, ô Bhagavat, comme si un homme étant entré dans la maison de son ami, venait à y tomber dans l’ivresse ou dans le sommeil, et que son ami attachât à l’extrémité du vêtement de cet homme un joyau ou un diamant du plus grand prix, en disant : Que ce joyau inestimable lui appartienne ! Qu’ensuite, ô Bhagavat, l’homme [endormi] s’étant levé de son siège, se mette en marche ; qu’il se rende dans une autre partie du pays ; là qu’il éprouve des malheurs, qu’il ait de la peine à se procurer de la nourriture et des vêtements, et que ce ne soit qu’avec de grandes difficultés qu’il obtienne de se procurer si peu de nourriture que ce soit ; que ce qu’il trouve lui suffise, qu’il s’en contente et en soit satisfait. Qu’ensuite, ô Bhagavat, l’ancien ami de cet homme, celui par qui a été attaché à l’extrémité de son vêtement ce joyau inestimable, vienne à le revoir et qu’il lui parle ainsi : D’où vient donc, ami ; que tu éprouves de la difficulté à te procurer de la nourriture et des vêtements, quand, pour te rendre l’existence facile, j’ai attaché et placé à l’extrémité de ton vêtement un joyau inestimable, propre à satisfaire tous tes désirs, et quand je t’ai donné, ami, ce joyau ? C’est par moi, ami, que ce joyau a été attaché à l’extrémité de ton vêtement. Comme tu ignores cela, tu dis : Est-ce que ce joyau a été attaché pour moi ? par qui l’a-t-il été ? pour quelle raison et pour quel motif l’a-t-il été ? Tu es, ami, un véritable enfant, toi qui, cherchant avec peine à te procurer de la nourriture et des vêtements, te contentes de cette existence. Va, ami, et, prenant ce joyau, retourne sur tes pas ; rends-toi dans la grande ville, et, avec l’argent que tu en auras retira, fais tout ce que l’on fait avec de l’argent. De même aussi, ô Bhagavat, quand jadis le Tathâgata remplissait les devoirs de la conduite imposée à un Bôdhisattva, il produisait même en nous des pensées d’omniscience ; et ces pensées, ô Bhagavat, nous ne les connaissions pas, nous ne les savions pas. C’est pour cela, ô Bhagavat, que nous nous imaginons que, sur le terrain des Arhats où nous sommes établis, nous sommes arrivés au Nirvâna. Nous vivons dans la peine, ô Bhagavat, puisque nous nous contentons d’une science aussi limitée [que celle que nous possédons. Mais,] grâce à la prière que nous ne cessons d’adresser sans relâche, à l’effet de posséder la science de celui qui sait tout, nous sommes parfaitement instruits par le Tathâgata. Ne pensez pas, ô Religieux, [nous dit-il,] que vous soyez ainsi arrivés au Nirvâna complet. Il existe, ô Religieux, dans vos intelligences, des racines de vertu que j’ai fait mûrir autrefois ; et c’est ici un effet de mon habileté dans l’emploi des moyens dont je dispose, que, par l’effet du langage employé dans l’enseignement de la loi, vous pensiez qu’ici est le Nirvâna. C’est ainsi que Bhagavat, après nous avoir instruits, nous prédit que nous obtiendrons l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Ensuite ces cinq cents Religieux arrivés à la puissance, à la tête desquels était Adjnâtakâundinya, prononcèrent dans cette occasion les stances suivantes :

34. Nous sommes pleins de joie et de satisfaction d’avoir entendu cette éminente parole qui nous permet de respirer, en nous annonçant que nous parviendrons à l’état suprême de Buddha parfaitement accompli. Adoration à toi, Bhagavat, à toi dont la vue est infinie ! 35. Nous confessons notre faute en ta présence ; nous disons comment nous sommes insensés, ignorants et peu éclairés, en ce que nous nous sommes contentés, sous l’enseignement du Sugata, d’une faible part de repos. 36. C’est comme s’il existait ici un homme qui vînt à entrer dans la demeure d’un de ses amis ; que cet ami fut riche et fortuné ; et qu’il donnât à cet homme beaucoup de nourriture et d’aliments. 37. Qu’après l’avoir complètement, rassasié de nourriture, il lui fît présent d’un joyau d’une valeur considérable, en l’attachant au moyen d’un nœud fait à l’extrémité de son vêtement supérieur, et qu’il fût satisfait de le lui avoir donné. 38. Que s’étant levé, l’homme s’en aille, ignorant cette circonstance, et qu’il se rende dans une autre ville ; que tombé dans l’infortune, misérable, mendiant, il cherche à travers beaucoup de peines à se procurer de la nourriture. 39. Qu’après avoir obtenu un peu de nourriture, il se trouve satisfait, ne pensant pas qu’il existe des aliments plus relevés ; qu’il ait oublié ce joyau attaché à son vêtement supérieur, et qu’il en ait perdu le souvenir. 40. Mais voici qu’il est revu par cet ancien ami qui lui a donné ce joyau dans sa propre maison ; cet ami, lui adressant de vifs reproches, lui montre le joyau attaché à l’extrémité de son vêtement. 41. Que cet homme se sente rempli d’une joie extrême en voyant l’excellence de ce joyau ; qu’il se trouve en possession de grandes richesses et d’un précieux trésor, et qu’il jouisse des cinq qualités du désir. 42. De la même manière, ô Bhagavat, ô Protecteur, nous ne connaissons pas ce qui a fait autrefois l’objet de notre prière ; cependant cet objet nous a été donné, il y a longtemps, dans des existences antérieures, par le Tathâgata lui-même, 43. Et nous, ô Chef [du monde], avec notre intelligence imparfaite, nous sommes ignorants en ce monde sous l’enseignement du Sugata ; car nous nous contentons d’un peu de Nirvâna ; nous n’aspirons ni ne songeons à rien de plus élevé, 44. Mais l’ami du monde nous instruit ainsi : Non, ce n’est là en aucune manière le Nirvâna ; le Nirvâna, c’est la science parfaite des Meilleurs des hommes, c’est la félicité suprême. 45. Après avoir entendu cette prédiction noble, étendue, variée, à laquelle rien n’est supérieur, nous nous sommes sentis, ô Chef [du monde], transportés de joie ; en pensant à la prédiction que nous nous ferons successivement les uns aux autres.