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Mémoires (Cellini)/t1-l1-5

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CHAPITRE V.
(1524.)

Cartel. — Dénoûment pacifique. — Le graveur Lautizio. — Le ciseleur Caradosso. — L’émailleur Amerigo. — La peste. — La chasse aux pigeons. — L’escopette. — Les chercheurs d’antiques. — Trafic de pierres gravées. — Le chirurgien Giacomo de Carpi. — La Faustina. — La petite servante. — Maladie. — Guérison. — Les pirates. — Le saut périlleux. — Les réunions d’artistes à Rome. — Diego l’Espagnol. — Les corneilles.

J’ai entrepris d’écrire l’histoire de ma vie : je suis donc peu forcé de consigner ici la relation, sinon minutieuse, du moins succincte, de certains faits qui cependant sortent de la sphère de ma profession.

Un matin de la fête de Saint-Jean, notre patron, je me trouvai à dîner avec plusieurs de mes compatriotes, dont les uns étaient peintres, les autres sculpteurs ou orfèvres. Au nombre de ces artistes étaient le peintre Rosso [1] et Gianfrancesco, élève de Raphaël d’Urbin. Comme il ne régnait parmi eux aucune contrainte, tous riaient et plaisantaient, ainsi que le permet une nombreuse réunion d’hommes, le jour d’une si belle fête. Vint à passer un soldat, jeune bravache éventé, de la troupe du signor Rienzo de Ceri. Au bruit que nous faisions, il se mit à nous railler et à proférer maintes injures contre la nation florentine. Moi, qui avais invité tous ces gens de bien et de talent, je me considérai comme l’offensé ; sans souffler mot et sans qu’aucun de mes convives me vît, je rejoignis donc mon matamore. Il était avec une mauvaise coureuse, et continuait encore ses moqueries pour la divertir. Je lui demandai s’il était cet insolent qui disait du mal des Florentins. — « Oui, me répondit-il aussitôt, je suis celui-là. » — « Hé bien ! moi, je suis celui-ci ! » ripostai-je en lui appliquant ma main sur le visage. Nous dégainâmes à l’instant ; mais nous n’eûmes pas plutôt commencé le combat, que nous fûmes séparés par plusieurs personnes qui, ayant vu et reconnu que j’avais raison, prirent mon parti.

Le lendemain, mon adversaire m’envoya un cartel que j’acceptai très-gaiement, en disant que cette affaire me semblait bien plus prompte à expédier qu’un ouvrage d’orfèvrerie. J’allai de suite trouver un vieux brave, nommé Bevilacqua, qui passait pour avoir été la première lame d’Italie. Plus de vingt fois il était entré en champ clos, et toujours il en était sorti à son honneur. Ce digne homme était fort de mes amis. L’art que j’exerçais nous avait mis en relation, et déjà il m’avait prêté son assistance dans plusieurs démêlés des plus terribles : aussi me dit-il joyeusement : — « Benvenuto mio, si tu avais une affaire avec Mars, je suis certain que tu t’en tirerais avec honneur ; car, depuis tant d’années que je te connais, jamais je ne t’ai vu chercher une mauvaise noise. » — Il épousa donc ma querelle, et nous mena, les armes à la main, sur le terrain ; mon adversaire ayant cédé, je sortis honorablement de cette affaire, sans avoir répandu une goutte de sang. Je passe sous silence d’autres aventures de ce genre, malgré l’attrait qu’elles peuvent offrir ; mais je préfère m’occuper de mon art, pour lequel j’ai entrepris d’écrire, et ce sujet ne me fournira que trop à parler.

Bien que je fusse poussé par une honnête émulation a produire quelque pièce d’orfèvrerie qui égalât ou même surpassât celles de l’habile Lucagnolo, je ne renonçai jamais néanmoins à la joaillerie. Ces deux arts me rapportaient beaucoup de profit et encore plus d’honneur ; dans l’un et dans l’autre je faisais continuellement des ouvrages qui ne ressemblaient à aucun de ceux de mes concurrents.

À cette époque il y avait à Rome un vaillant homme de Pérouse, nommé Lautizio[2]. Il n’exerçait qu’un seul art, mais aussi il y était unique au monde. — Chaque cardinal, à Rome, a un cachet où sont gravées ses armes, accompagnées de nombreuses figures. Ces cachets sont à peu près de la dimension de la main d’un enfant de douze ans. Lorsqu’ils sont bien faits, ils se payent cent écus, et même plus. Je portais une louable envie au talent que Lautizio déployait dans ce genre de travail, qui cependant a si peu de rapports avec les autres branches de l’orfèvrerie, comme le prouvait, du reste, ce Lautizio, qui ne savait faire que des cachets. Je me livrai donc à l’étude de cet art, où je rencontrai d’énormes difficultés ; mais, sans jamais me laisser rebuter par la fatigue, je travaillai sans relâche à profiter et à apprendre.

Il y avait encore à Rome un autre éminent artiste, Milanais de nation, que l’on appelait messer Caradosso[3]. Il faisait de petites médailles ciselées et quantité d’objets du même genre. Il exécuta, en outre, quelques Paix en demi-relief, et des Christs de la dimension d’un palme, en plaques d’or très-minces et d’un travail si admirable, que je le considérais comme le plus grand maître que j’eusse jamais vu dans son art : aussi étais-je jaloux de lui plus que de tout autre. À Rome se trouvaient encore quelques graveurs de médailles en acier, vrais guides et modèles de ceux qui veulent exceller dans la gravure des monnaies. Ce fut avec une ardeur extrême que je cherchai à me rendre habile dans toutes ces différentes professions. Je ne négligeai pas davantage le bel art d’émailler, que je ne vis jamais bien pratiqué que par un de nos Florentins, nommé Amerigo[4]. Je n’ai pas connu cet artiste personnellement, mais j’ai été à même d’admirer ses merveilleux ouvrages. Selon moi, personne au monde n’a jamais approché de leur divine perfection. Les travaux de l’émailleur sont d’une difficulté extrême ; car, pour les mener à fin, il faut les soumettre à l’action du feu, qui souvent les gâte et les détruit totalement. Néanmoins, je m’appliquai aussi de tout mon pouvoir à cet art. Mon apprentissage fut rude ; mais j’y prenais tant de plaisir, que les difficultés mêmes me semblaient un délassement, grâce a un don particulier de l’auteur de la nature, qui m’avait doué d’une constitution si bonne et si robuste, que je pouvais, sans en abuser, faire tout ce qui me plaisait. Les professions dont je viens de parler diffèrent tellement entre elles, que celui qui excelle dans l’une ne va presque jamais aussi loin dans l’autre. Quant à moi, je ne négligeai rien pour obtenir une habileté égale dans toutes ces branches de l’art, et je montrerai en temps et lieu que j’ai réussi à atteindre mon but.

À cette époque, j’avais vingt-trois ans environ lorsque éclata à Rome une peste si terrible, qu’elle emportait chaque jour des milliers d’hommes. Un peu effrayé de ces ravages, je me donnai quelques divertissements, autant par goût que par divers motifs que je vais expliquer. J’avais l’habitude d’aller, les jours de fête, visiter les monuments antiques, soit pour les dessiner, soit pour les modeler en cire. Comme une multitude de pigeons avaient construit leurs nids dans ces édifices, qui sont tous en ruine, il me prit fantaisie de les tirer avec mon escopette. Pour fuir le commerce des hommes et le fléau qui m’avait épouvanté, je mettais donc mon arme sur l’épaule de mon Paulino, et je m’enfonçais avec lui au milieu des ruines, d’où je revenais souvent avec une cargaison de pigeons énormes. Je ne tirais qu’à balle, de sorte que je devais uniquement à mon adresse les bonnes chasses que je faisais. J’avais fabriqué moi-même mon escopette dont le canon, à l’intérieur et à l’extérieur, était aussi poli que le miroir le plus net. Je composais aussi de la poudre extrêmement fine, avec laquelle je découvris les plus admirables secrets qui aient été trouvés jusqu’à ce jour. Pour ne pas être trop prolixe, je me contenterai d’en fournir cette seule preuve, qui étonnera tous les gens experts en la matière : avec une quantité de poudre égale au cinquième du poids de ma balle, je frappais un but à la distance de deux cents pas. Le charme que la chasse avait pour moi semblait devoir me détourner de mon art et de mes études. D’un côté, cela était vrai ; mais, d’un autre côté, je gagnais à cet exercice plus que je ne perdais. En effet, chaque fois que j’allais à la chasse, l’air me fortifiait sensiblement. Dès que je me livrais à cette distraction, la mélancolie, qui m’était naturelie, disparaissait, mon cœur se dilatait, et ensuite ma besogne marchait beaucoup mieux que lorsque j’étais complètement absorbé par mes études : de sorte qu’en fin de jeu, mon escopette me rapportait plus de profit que de dommage.

C’est encore en me livrant à cet amusement que je fis connaissance avec certains chercheurs d’antiques, dont le métier consistait à épier les paysans lombards qui, à une certaine époque de l’année, venaient à Rome pour travailler aux vignes. Ces paysans, en piochant la terre, ne manquaient jamais de trouver des médailles, des agates, des plasmes, des cornalines, des camées, parfois même des pierres fines, telles que des émeraudes, des saphirs, des diamants et des rubis. Ils les cédaient à vil prix à mes chercheurs, à qui souvent j’en donnais plus d’écus d’or qu’ils ne leur avaient coûté de jules. J’en faisais ensuite un trafic qui, tout en me rapportant un bénéfice d’au moins mille pour cent, avait l’avantage de me concilier l’amitié de tous les cardinaux de Rome. Entre autres curiosités remarquables qui tombèrent entre mes mains, je citerai une tête de dauphin, grosse comme une fève ; malgré la beauté du travail, l’art y était surpassé de beaucoup par la nature. C’était une émeraude d’une eau si pure, que la personne qui me l’acheta dix écus la revendit une centaine, après l’avoir simplement fait monter en anneau comme une pierre ordinaire. J’eus encore la plus belle topaze que l’on eût jamais vue, l’art y égalait la nature ; elle était de la dimension d’une énorme noisette, et représentait la tête de Minerve. On ne pourrait rien imaginer de mieux. Je mentionnerai aussi un camée, où l’on avait gravé Hercule enchaînant Cerbère : il était d’une exécution si parfaite, que notre divin Michel-Ange dit qu’il n’avait de sa vie rencontré une pareille merveille. Parmi les nombreuses médailles de bronze qui vinrent en ma possession, il y avait une tête de Jupiter qui, pour la dimension et la beauté, était sans égale ; le revers était orné de figurines, non moins bien gravées que la tête du dieu. J’aurais encore quantité de choses intéressantes à dire sur ces curiosités, mais je les passe sous silence, de peur d’être entraîné trop loin.

Ici, je vais un peu retourner en arrière, mais ce sera sans m’écarter de mon sujet. Ainsi que je l’ai noté plus haut, la peste avait éclaté à Rome, lorsqu’un chirurgien fameux, nommé maestro Giacomo de Carpi, arriva dans cette ville. Cet habile homme, entre autres cures, entreprit celle des cas les plus désespérés du mal de Naples. Comme cette maladie affectionne à Rome particulièrement les prêtres, surtout les plus riches, maestro Giacomo ne tarda pas à acquérir une grande renommée. Ses remèdes consistaient en fumigations, dont les résultats semblaient merveilleux. Avant de commencer un traitement, il avait soin de stipuler, pour ses honoraires, un prix qui montait non à quelques dizaines d’écus, mais à plusieurs centaines.

Maestro Giacomo avait une profonde intelligence du dessin. Un jour, en passant par hasard devant ma boutique, il vit les croquis que j’y avais exposés, entre autres, ceux de certains vases bizarres que j’avais composés pour mon plaisir. Ces vases ne ressemblaient à aucun de ceux que l’on avait vus jusqu’alors. Maestro Giacomo me pria de lui en exécuter plusieurs en argent, d’après ces modèles : j’y consentis d’autant plus volontiers qu’ils étaient de mon invention. Il me les paya très-généreusement ; cependant l’honneur que j’en tirai fut encore cent fois plus grand que le profit, car tous les orfèvres s’accordèrent à dire qu’ils n’avaient jamais rien vu de plus beau ni de mieux exécuté. Dès que je les eus terminés, maestro Giacomo les montra au pape, et le lendemain il plia bagage. Il était fort instruit, et discourait admirablement sur la médecine. Le pape désirait l’attacher à sa maison ; Giacomo lui déclara qu’il ne voulait être au service de personne, et que ceux à qui ses soins étaient nécessaires n’avaient qu’à le suivre. C’était un rusé matois, et il agit sagement en quittant Rome ; car, peu de mois après son départ, tous les malades qu’il avait médicamentés tombèrent dans un état cent fois pire que celui où il les avait trouvés. À coup sûr, il aurait été assommé s’il fût resté à Rome. Il montra mes vases à plusieurs seigneurs, et entre autres à l’excellentissime duc de Ferrare ; il leur conta qu’ils lui avaient été donnés à Rome par un grand personnage qu’il n’avait consenti à soigner qu’à ce prix ; le malade lui aurait répondu qu’ils étaient antiques, qu’il le suppliait en grâce d’exiger tout autre chose, que rien ne lui coûterait, pourvu qu’il gardât ses vases. — « Alors, ajoutait maestro Giacomo, je fis semblant de ne pas vouloir le traiter, et je finis ainsi par les obtenir. » — Cela me fut rapporté à Ferrare par messer Alberto Bendedio, qui me fit voir, avec grande cérémonie, plusieurs copies en terre de mes vases. Je me contentai de rire, sans souffler mot. Messer Alberto Bendedio, qui était d’un caractère irritable, s’écria aussitôt avec colère : — « Tu ris, je crois, hein ? eh bien ! je te dis, moi, que depuis mille ans, il n’est pas né un homme capable seulement de les copier ! » — Pour ne pas nuire à leur réputation, je fis mine de les admirer avec un silencieux et profond étonnement. Plusieurs seigneurs me dirent, à Rome, que ces ouvrages leur paraissaient être antiques et d’une rare beauté. Quelques-uns d’entre eux étant de mes amis et leurs éloges m’ayant enhardi, je leur avouai que j’étais l’auteur des vases. Ils ne voulurent point me croire. Alors, pour leur prouver ma véracité, je fus forcé de produire des témoins, et, en outre, de faire de nouveaux dessins ; car maestro Giacomo, dans son astuce, avait jugé à propos d’emporter les croquis originaux. Ce petit travail me fut très-avantageux.

La peste exerça ses ravages pendant quelques mois à Rome : plusieurs de mes camarades en étant morts, je pris le parti de me séquestrer. Grâce à ce moyen, j’avais réussi à rester sain et sauf, lorsqu’un soir, un de mes amis amena souper chez moi une courtisane bolonaise nommée Faustina. Cette femme, malgré ses trente ans, était très-belle. Elle avait avec elle une petite servante âgée de treize à quatorze ans. Comme la Faustina appartenait à mon ami, je ne l’aurais pas touchée pour tout l’or du monde. Elle eut beau m’assurer qu’elle était éperdument éprise de moi, je me refusai à tromper mon ami. Mais dès qu’ils furent au lit, j’enlevai la petite servante, qui était complètement novice, de sorte qu’il lui serait arrivé malheur si sa maîtresse l’eût su. Je passai donc la nuit bien plus agréablement que je ne l’aurais fait avec la Faustina. À l’heure du repas, au moment où j’allais manger, pour réparer mes fatigues, car j’avais couru plusieurs milles, je ressentis un violent mal de tête, mon bras gauche se couvrit de bubons, et il se forma un charbon sur la partie externe de ma main gauche. Tous ceux qui étaient chez moi furent frappés de terreur : mon ami et ses deux femelles s’enfuirent.

Je demeurai seul avec un pauvre petit apprenti qui ne consentit jamais à m’abandonner. J’avais le cœur affreusement oppressé, et j’étais convaincu que j’allais mourir. Sur ces entrefaites, passa dans la rue le père de mon apprenti, qui était attaché à la personne du cardinal Jacoacci, en qualité de médecin. — « Venez, mon père, lui cria le brave garçon, venez voir Benvenuto, qui est retenu au lit par une petite indisposition. » — Sans songer à ce que pouvait être cette indisposition, le médecin accourut près de moi. Dès qu’il m’eut tâté le pouls, il vit et sentit, à son grand regret, ce dont il s’agissait. — « Oh ! traître d’enfant ! dit-il aussitôt il son fils, tu m’as ruiné ! Comment pourrai-je maintenant me présenter devant le cardinal ? » — « Mon maître, lui répliqua son fils, vaut cent fois mieux que tous les cardinaux de Rome. » — Alors, le médecin se tourna vers moi, et me dit : — « Puisque je suis ici, je consens à te soigner ; seulement je t’avertis d’une chose, c’est que, si tu as couché avec une femme, tu es mort. » — « Cela m’est justement arrivé cette nuit, » lui avouai-je. — « Et avec quelle espèce de créature ? » demanda-t-il. — « Avec une toute jeune fille, » lui répondis-je. Aussitôt, s’étant aperçu qu’il avait lâché de sottes paroles, il se hâta de me dire : — « Comme les jeunes filles n’ont point encore l’haleine empestée, et que les remèdes auront été administrés sans retard, il n’y a pas lieu de tant s’effrayer ; j’espère te guérir radicalement. »

À peine fut-il parti après m’avoir pansé, qu’un de mes meilleurs amis, nommé Giovanni Rigogli, entra. Désolé de la gravité de ma maladie et de l’isolement où mon camarade m’avait laissé, il me dit : — « Ne crains rien, Benvenuto mio, je ne te quitterai pas un instant jusqu’à ce que tu sois guéri. » — Je lui recommandai de ne pas s’approcher de moi, parce que j’étais perdu ; puis, je le priai de vouloir bien prendre, dans une cassette près de mon lit, une somme assez ronde, et, aussitôt que Dieu m’aurait enlevé de ce monde, de l’envoyer à mon pauvre père, en lui écrivant que, moi aussi, j’avais été victime du fléau régnant. Giovanni dit que jamais il ne se résoudrait à me délaisser, et que, quoi qu’il arrivât, il savait très-bien ce qu’il convenait de faire pour un ami. Enfin, avec l’aide de Dieu et grâce a de merveilleux remèdes, ma santé commença à s’améliorer, et bientôt je sortis sain et sauf de cette rude maladie.

J’avais encore à la main une plaie ouverte, remplie de charpie et garnie de bandages, lorsque je partis de Rome, monté sur un petit cheval sauvage qui m’appartenait. Il avait les poils longs de plus de quatre doigts, était exactement de la taille d’un gros ours, et ressemblait vraiment à cet animal. J’allai dans cet équipage trouver le peintre Rosso, qui était du côté de Civita-Vecchia, dans un domaine du comte dell’ Anguillara, nommé Cervetera. Mon ami Rosso fut ravi de me voir : — « Je viens, lui dis-je, faire chez vous ce que vous avez fait chez moi, il y a quelques mois. » — Il se mit aussitôt à rire, me serra dans ses bras, m’embrassa, et me pria d’être discret sur nos folies, à cause du comte. Ce seigneur m’accabla de caresses, et je passai un mois environ dans la joie et le bonheur, buvant force bons vins et faisant une chère exquise.

Chaque jour j’allais seul sur le rivage de la mer ; là, je descendais de cheval, et je m’amusais à ramasser des cailloux et des coquillages aussi rares que beaux. La dernière fois que j’entrepris cette promenade, je fus assailli par une troupe d’hommes déguisés, qui étaient descendus d’une fuste moresque. Ces bandits croyaient m’avoir acculé dans un certain endroit où toute voie de salut semblait impossible, lorsque moi, voyant qu’il n’y avait guère à espérer d’échapper au fer ou à l’eau, je résolus de risquer le tout pour le tout. Je montai sur mon petit cheval dont j’ai parlé plus haut, et, grâce à Dieu, je lui fis faire un saut véritablement incroyable, auquel je dus mon salut ; ce dont je remerciai vivement le ciel. Je contai mon aventure au comte, qui mit ses gens en campagne ; mais les fustes avaient déjà gagné le large. Le lendemain je retournai à Rome, joyeux et bien portant.

La peste avait presque entièrement disparu, de sorte que ceux qui se retrouvaient en vie se fêtaient à qui mieux mieux. De là naquit une société composée des peintres, des sculpteurs et des orfèvres les plus distingués qu’il y eût à Rome. Le fondateur de cette société était Michelagnolo de Sienne, sculpteur, qui ne le cédait en habileté à aucun maitre de sa profession[5]. C’était le meilleur et le plus gai compagnon du monde. Il était le plus âgé de nous ; mais, à son air robuste, on l’aurait pris pour le plus jeune. Nous nous réunissions souvent, au moins deux fois par semaine. Je ne dois pas laisser ignorer que Jules Romain[6] et Gianfrancesco, ces illustres élèves du grand Raphaël d’Urbin, faisaient partie de notre compagnie.

Plusieurs fois déjà, nous nous étions rassemblés, lorsque notre digne chef nous invita à souper chez lui un dimanche, et enjoignit à chacun de nous d’amener sa corneille ; tel était le nom dont Michelagnolo avait baptisé ces dames. Il fut convenu que celui qui ne se conformerait pas à cet ordre serait condamné à payer à souper pour tous les autres. Les membres de la société qui n’avaient point d’accointance avec ces créatures, furent obligés de s’en procurer une, à grands frais, pour échapper aux railleries des autres convives. Je croyais pouvoir compter sur une jeune et belle fille, nommée Pantasilea, laquelle était fort amoureuse de moi, mais je fus forcé de la céder au Bacchiacca[7], l’un de mes plus intimes amis, qui avait et était encore éperdument épris d’elle. La Pantasilea fut quelque peu piquée en voyant, qu’au premier mot, je l’avais abandonnée au Bacchiacca. Elle pensa que je méprisais l’ardent amour qu’elle me portait : aussi, peu de temps après, pour se venger de l’injure qu’elle avait reçue, me suscita-t-elle une grave affaire, dont je parlerai en son lieu.

L’heure de présenter sa corneille à la compagnie approchait, et je n’en avais pas. Manquer d’une si sotte chose me semblait par trop ridicule. Ce qui ajoutait encore à mon embarras, c’est que je ne voulais pas mener sous mon bras, dans cette brillante réunion, quelque mauvaise petite corneille déplumée. Enfin, j’imaginai de me tirer de ce mauvais pas à l’aide d’une folie qui devait augmenter la gaieté de l’assemblée. J’envoyai chercher un jeune homme de seize ans, qui demeurait près de chez moi. Il était fils d’un Espagnol qui fabriquait des ustensiles de cuivre. Ce garçon se nommait Diego. Il étudiait les lettres latines, et se faisait remarquer par son ardeur au travail. Il était doué d’une beauté rare, et avait surtout un teint merveilleux. Le galbe de sa tête l’emportait de beaucoup sur celui de l’Antinoüs antique. Je l’avais dessiné souvent, ce qui avait grandement profité à ma réputation. Il ne fréquentait personne, de sorte qu’il n’était point connu. Il était fort négligé dans sa toilette, car il ne se préoccupait absolument que de ses études. L’ayant donc fait appeler, je le priai de mettre des habits de femme que j’avais tout préparés. Il y consentit sans peine, et s’habilla promptement ; puis, à l’aide de divers ornements, je réussis à ajouter encore à l’éclat de sa beauté. Je lui attachai aux oreilles deux grosses perles précieuses. Ces anneaux étaient brisés, de sorte qu’ils lui serraient seulement les oreilles qui paraissaient percées. Je lui couvris le cou de magnifiques colliers d’or et de splendides joyaux. J’ornai également de bagues ses belles mains. Je le pris ensuite doucement par l’oreille, et je le conduisis devant un grand miroir. Dès qu’il se fut vu, il s’écria dans un joyeux étonnement : — « Seigneur ! est-ce bien là Diego ? » — « Oui, lui répondis-je, voilà ce Diego à qui je n’ai jamais demandé aucune faveur, mais, à présent, je le prie de m’accorder une grâce. Je voudrais qu’il vînt, sous ce déguisement, souper avec cette aimable société dont je lui ai parlé plusieurs fois. » — Cet honnête et sage jeune homme perdit alors toute assurance, baissa les yeux, et resta ainsi quelque temps sans prononcer une parole ; puis, se redressant tout à coup, il dit : — « Je suivrai Benvenuto, partons. » — Je lui mis alors sur la tête un voile, que l’on appelle, à Rome, panno da state. Nous arrivâmes les derniers au rendez-vous. Tout le monde vint nous saluer. Michelagnolo était placé entre Jules Romain et Gianfrancesco.

Lorsque j’eus enlevé le voile qui cachait le visage de mon beau compagnon, Michelagnolo, qui, comme je l’ai déjà dit, était un des hommes les plus gais du monde, saisit Jules d’une main, Gianfrancesco de l’autre, les força tous deux à se courber et se jeta lui-même à genoux, en disant : — « Miséricorde ! accourez tous ! Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis ! On dit qu’il y a de beaux anges, mais, voyez, voyez qu’il y a aussi de belles anges ! » — Et il s’écria :

Angiol bella, o Angiol degna,
Tu mi salva, tu mi segna.

À ces mots, ma charmante créature leva en riant la main, et lui donna une bénédiction papale, accompagné de quelques paroles plaisantes. Alors Michelagnolo lui dit en se redressant : — « On baise les pieds au pape, mais on baise les joues aux anges, » — et il l’embrassa. Une vive rougeur monta aussitôt au visage du jeune homme, qui n’en fut que plus beau. Dans la salle se trouvaient une multitude de sonnets que nous avions faits et envoyés à Michelagnolo ; Diego les lut avec une expression qui centupla leur mérite.

Mille propos réjouissants se succédèrent, mais comme ce n’est pas mon affaire de les répéter, je n’en rapporterai qu’un, et encore parce qu’il vient de Jules Romain, ce merveilleux peintre. Après avoir regardé tous les convives, et surtout les femmes, il s’adressa à Michelagnolo et lui dit : — « Michelagnolo mio, ce nom de corneilles, dont vous avez baptisé ces dames, leur convient fort bien aujourd’hui, quoiqu’elles soient un peu moins belles que des corneilles, auprès d’un des plus beaux paons que l’on puisse imaginer. »

Le souper servi, Jules demanda la permission de nous placer lui-même à table. Sa requête lui ayant été accordée, il prit les femmes par la main, les conduisit à leurs siéges, et assigna celui du milieu à mon bel enfant ; puis il mit les hommes en face, et moi au centre, en me disant que j’avais mérité cet honneur. Derrière les femmes était un magnifique espalier de jasmins naturels, sur lequel leurs figures, et surtout celle de Diego, se détachaient d’une manière si ravissante, qu’il est impossible de l’exprimer.

Ce souper, où la chère était d’une recherche et d’une abondance extrêmes, se passa le mieux du monde.

Le repas fut suivi d’un concert où d’admirables voix se marièrent au son des instruments. Comme chaque musicien avait sa partie écrite, mon angélique compagnon désira chanter la sienne. Il s’en tira au moins aussi bien que les autres, et remplit la société d’étonnement, au point que Jules et Michelagnolo, au lieu de continuer leurs plaisanteries, ne tinrent plus que des discours qui témoignaient de leur sérieuse et profonde admiration. Après le concert, un certain Aurelio d’Ascoli, qui improvisait merveilleusement, se mit à faire l’éloge des femmes en termes divins.

Pendant ce temps, les deux donzelles entre lesquelles était ma beauté ne cessaient de babiller. L’une lui racontait comment elle avait tourné à mal, l’autre lui demandait des détails sur sa première faute, quelles étaient ses amies, depuis combien de temps elle était à Rome, et mille sornettes semblables. Si je devais m’arrêter sur des bagatelles de ce genre, je relaterais les étranges épisodes auxquels donna lieu cette Pantasilea, qui avait conçu pour moi une si ardente passion ; mais comme ces choses m’entraîneraient loin de mon but, je les passe sous silence. Mon compagnon, que nous avions nommé Pomone, finit par s’ennuyer des insipides bavardages de ses sottes voisines. Pour s’en débarrasser, il se tournait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre ; enfin la femme que Jules avait amenée lui demanda si elle se sentait indisposée. — « Oui, répondit-il, je crois être grosse de plusieurs mois, et je souffre à de certains endroits. » — Aussitôt les deux corneilles, dans leur compassion pour Pomone, lui palpent le corps et découvrent que c’est un garçon. Alors, elles retirèrent précipitamment leurs mains, et n’épargnèrent à Diego aucune de ces injures que l’on adresse souvent aux jeunes gens d’une rare beauté.

On se leva ensuite de table au milieu des cris et des rires.

Le brave Michelagnolo demanda la permission de m’infliger une pénitence à sa façon ; à peine l’eut-il obtenue, qu’il m’éleva dans ses bras, en criant à tue-tête : — « Viva il signore ! viva il signore ! » — et il ajouta que c’était la punition que je méritais pour un si beau trait. Ainsi finit notre joyeux souper, avec la journée, et chacun regagna son logis.

  1. Le Rosso naquit à Florence, et mourut en France, l’an 1541. Après avoir étudié le carton de Michel-Ange et les productions des anciens maîtres, il fut appelé en France par le roi François ier. Il exécuta, à Fontainebleau, de nombreux ouvrages, dont il ne reste plus que des fragments effacés, restaurés ou perdus par de maladroites retouches. Il fut un des maîtres qui exercèrent le plus d’influence sur l’art français, influence pernicieuse, quoi qu’on en dise, car elle enleva toute originalité à notre école, qui, avec des éléments étrangers au sol, mais dont l’ensemble nous était propre, avait su former un art vraiment national. — Le Rosso était en haute faveur près de François  ier, qui lui avait donné un riche canonicat. Son caractère ombrageux et vindicatif causa sa ruine. Il s’attira des querelles fâcheuses, fit appliquer la question à son ami Francesco di Pellegrino qu’il accusa injustement de vol, et, pour expier cette faute, il eut recours au poison. — Voy. Vasari, Vie du Rosso, t. V, p. 72. I., I.
  2. Benvenuto parle au long de ce Lautizio dans le chapitre VI de son Traité de l’Orfèvrerie, que l’on trouve dans le volume suivant. L. L.
  3. Ambrogio Foppa, surnomme Caradosso, naquit à Pavie. Il apportait à ses ouvrages un soin extraordinaire, mais aussi une lenteur extrême. Un jour, un seigneur espagnol, irrité de ce qu’il ne lui livrait point un bijou à l’époque convenue, l’appela Cara de Oso, c’est-à-dire visage d’ours. Foppa, qui ne comprenait point l’espagnol, trouvant ce nom harmonieux, se l’appliqua. Il voulut ensuite le quitter, lorsqu’il en apprit la signification ; mais il était trop tard : ses compatriotes le lui conservèrent malgré lui. L’histoire même ne le désigne jamais autrement. Il est cité comme un artiste du plus haut talent par Vasari, Vie du Francia, t. III, p. 324 ; et Vie du Bramante, t. IV, p. 98. Les médailles de Bramante, de Trivulzio et de Galeazzo Sforza sont les seules que l’on connaisse de lui aujourd’hui. Dans son Traité de l’Orfèvrerie, chap. V, Cellini parle au long de Caradosso et de ses ouvrages. L. L.
  4. Benvenuto parle encore avec grand éloge de cet Amerigo dans son Traité d’Orfèvrerie. L. L.
  5. Michelagnolo de Sienne, dit Vasari, après avoir passé ses plus belles années en Esclavonie, fut appelé à Rome par Baldassare Peruzzi, qui le chargea d’exécuter le mausolée du pape Adrien VI… » Peu de temps après, il mourut âgé de cinquante ans environ. — Voy. Vasari, Vie de Michelagnolo, t. VI, p. 203 et suiv.
  6. Giulio Pippi, plus connu sous le nom de Jules Romain, mourut en 1546, à l’âge de cinquante-quatre ans. C’est le principal et le plus renommé des élèves de Raphaël. Après la mort de son maître, qui l’institua son héritier, avec le Fattore, il fut proclamé le prince de l’école. Obligé de quitter Rome pour échapper à la colère du pape, qui, justement indigné des dessins qu’il avait fournis au livre du licencieux Arétin, voulait le faire pendre, il se réfugia à Mantoue. Federigo Gonzaga le nomma préfet des eaux et surintendant des bâtiments, et lui confia la direction des plus importantes entreprises. Jules profita de sa position pour donner à l’école mantouane une impulsion toute nouvelle et modifier complétement ses goûts et ses traditions. C’est à Mantoue, dans le château ducal, dans le palais du T, dans la cathédrale, splendides édifices construits et décorés par lui, qu’on peut seulement juger de toutes les ressources, de toute la richesse, de toute la fougue de sa verve, de son imagination et de son génie. La mort le surprit au moment où il allait rentrer avec honneur à Rome pour terminer l’édification de Saint-Pierre. — Voy. Vasari, Vie de Jules Romain, t. V, p. 33 et suiv.
  7. Francesco Ubertino, surnommé Bacchiacca, naquit à Florence, et vécut jusqu’en 1557. Il excellait à peindre les grotesques et les figures en petite proportion. Il envoya le plus grand nombre de ses ouvrages en Angleterre. Vers la fin de sa vie, il entra au service du duc Cosme, et fit pour ce prince des dessins, sur des sujets riants et gracieux, pour des tentures et pour des lits. Ces dessins furent reproduits en broderie et en tapisserie par son frère Antonio et par le Flamand Marc Rost. — Voy. Vasari, Vie d’Aristotile da San-Gallo, t. IX, p. 63 et suiv.