Mémoires (Saint-Simon)/Tome 20/3

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 20p. 36-67).

Mort du duc de Lauzun ; sa maison ; sa famille. — Raisons de m’étendre sur lui. — Son caractère. — Sa rapide fortune. — Il manque l’artillerie par sa faute. — Son inconcevable hardiesse pour voir clair à son affaire. — Il insulte Mme de Montespan, puis le roi même. — Belle action du roi. — Lauzun, conduit à la Bastille, en sort peu de jours après avec la charge de capitaine des gardes de corps, qu’avoit le duc de Gesvres, qui est premier gentilhomme de la chambre en la place du comte du Lude, fait grand maître de l’artillerie à la place du duc Mazarin. — Aventures de Lauzun avec Mademoiselle, dont il manque follement le mariage public. — Il fait un cruel tour à Mme de Monaco, et un plus hardi au roi et à elle. — Patente de général d’armée au comte de Lauzun, qui commande un fort gros corps de troupes en Flandre à la suite du roi. — Le comte de Lauzun conduit à Pignerol. — Sa charge donnée à M. de Luxembourg, et son gouvernement à M. de La Rochefoucauld. — Sa précaution pour se confesser, fort malade. — Il fait secrètement connoissance avec d’autres prisonniers ; ils trouvent moyen de se voir. — Lauzun entretient de sa fortune et de ses malheurs le surintendant Fouquet, prisonnier, qui lui croit la tête entièrement tournée. — Fouquet a grand peine à l’en croire sur tous les témoignages d’autrui, et à la fin ils se brouillent pour toujours. — Soeurs du comte de Lauzun. — Caractère et deuil extrême de Mme de Nogent, toute sa vie, de son mari ; imitée de deux autres veuves. — Mademoiselle achète bien cher la liberté de Lauzun, à leurs communs dépens, en enrichissant forcément le duc du Maine, qui, à son grand dépit, prend ses livrées et les transmet aux siens et à son frère. — Lauzun en liberté en Anjou et en Touraine. — Lauzun à Paris, sans approcher la cour de deux lieues ; se jette dans le gros jeu ; y gagne gros ; passe avec permission à Londres, où il est bien reçu, et n’est pas moins heureux. — Lauzun sauve la reine d’Angleterre et le prince de Galles. — Rappelé à la cour avec ses anciennes distinctions, il obtient la Jarretière, est général des armées en Irlande, enfin duc vérifié en 1692. — Splendeur de la vie du duc de Lauzun, toujours outré de l’inutilité de tout ce qu’il emploie pour rentrer dans la confiance du roi. — Ses bassesses sous un extérieur de dignité. — Son fol anniversaire de sa disgrâce. — Son étranger singularité. — Il est craint, ménagé, nullement aimé, quoique fort noble et généreux. — Étrange désespoir du duc de Lauzun, inconsolable, à son âge, de n’être plus capitaine des gardes, et son terrible aveu. — Réflexion. — Combien il étoit dangereux. — Il étoit reconnoissant et généreux. — Quelques-uns de ses bons mots à M. le duc d’Orléans. — Il ne peut s’empêcher de lâcher sur moi un dangereux trait. — Il tombe fort malade et se moque plaisamment de son curé, de son cousin de La Force et de sa nièce de Biron. — Sa grande santé. — Ses brouilleries avec Mademoiselle. — Leur étrange raccommodement à Eu. — Ils se battent dans la suite et se brouillent pour toujours. — Son humeur solitaire. — Son incapacité d’écrire ce qu’il avoit vu, même de le raconter. — Sa dernière maladie. — Sa mort courageuse et chrétienne. — Causes de prolixité sur le duc de Lauzun.


Le duc de Lauzun mourut le 19 novembre à quatre-vingt-dix ans et six mois. L’union intime des deux sœurs que lui et moi avions épousées, et l’habitation continuelle de la cour, où même nous avions un pavillon fixé pour nous quatre à Marly tous les voyages, m’a fait vivre continuellement avec lui, et depuis la mort du roi nous nous voyions presque tous les jours à Paris, et nous mangions continuellement ensemble chez moi et chez lui. Il a été un personnage si extraordinaire et si unique en tout genre, que c’est avec beaucoup de raison que La Bruyère a dit de lui dans ses Caractères [1] qu’il n’étoit pas permis de rêver comme il a vécu. À qui l’a vu de près même dans sa vieillesse, ce mot semble avoir encore plus de justesse. C’est ce qui m’engage à m’étendre ici sur lui. Il étoit de la maison de Caumont dont la branche des ducs de La Force a toujours passé pour l’aînée, quoique celle de Lauzun le lui ait voulu disputer.

La mère de M. de Lauzun étoit fille du duc de La Force, fils du second maréchal duc de La Force, et frère de la maréchale de Turenne, mais d’un autre lit ; la maréchale étoit du premier lit d’une La Roche-Faton, le duc de La Force étoit fils d’une Belsunce dont le duc de La Force étoit devenu amoureux, qu’il avoit épousée en secondes noces, et dont le frère avoit été son page.

Le comte de Lauzun, leur gendre, père du duc de Lauzun dont le père et le grand-père furent chevaliers de l’ordre en 1585 et en 1619, et avoient la compagnie des cent gentilshommes de la maison du roi au bec de corbin, étoit cousin germain du premier maréchal duc de Grammont, et du vieux comte de Grammont (duquel et de sa femme morts, peu d’années avant le feu roi, il a été souvent parlé ici), parce que sa mère étoit leur tante paternelle. Le comte de Lauzun, père du duc, fut aussi capitaine des cent gentilshommes de la maison du roi au bec de corbin, mourut en 1660, et avoit eu cinq fils et quatre filles. L’aîné mourut fort jeune, le second vécut obscur flans sa province jusqu’en 1677, sans alliance ; le troisième fut Puyguilhem, depuis duc de Lauzun, cause de tout ce détail ; le quatrième languit obscur capitaine des galères, sans alliance, jusqu’en 1692 ; le dernier fut chevalier de Lauzun qui servit fort peu dans la gendarmerie, passa en Hongrie avec MM. les princes de Conti, s’y attacha quelque temps au service de l’empereur en qualité d’officier général, s’en dégoûta bientôt, revint à Paris après un exil assez long ; manière de philosophe bizarre, solitaire, obscur, difficile à vivre, avec de l’esprit et des connoissances, souvent mal avec son frère, qui lui donnoit de quoi vivre, souvent à la sollicitation de la duchesse de Lauzun. Il mourut à Paris sans alliance, en 1707, à soixante ans.

Le duc de Lauzun étoit un petit homme, blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d’esprit, qui imposoit, mais sans agrément dans le visage, à ce que j’ai ouï dire aux gens de son temps ; plein d’ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement ni agrément dans l’esprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage ; fort noble dans toutes ses façons, méchant et malin par nature, encore plus par jalousie et par ambition, toutefois bon ami quand il l’étoit, ce qui étoit rare, et bon parent, volontiers ennemi même des indifférents, et cruel aux défauts et à trouver et donner des ridicules, extrêmement brave et aussi dangereusement hardi. Courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu’au valetage, et plein de recherches d’industrie, d’intrigues, de bassesse pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres, à la cour redouté de tous, et plein de traits cruels et pleins de sel qui n’épargnoient personne. Il vint à la cour sans aucun bien, cadet de Gascogne fort jeune, débarquer de sa province sous le nom de marquis de Puyguilhem. Le maréchal de Grammont, cousin germain de son père, le retira chez lui. Il étoit lors dans la première considération à la cour, dans la confidence de la reine mère et du cardinal Mazarin, et avoit le régiment des gardes et la survivance pour le comte de Guiche son fils aîné, qui, de son côté, étoit la fleur des braves et des dames, et des plus avant dans les bonnes grâces du roi et de la comtesse de Soissons, nièce du cardinal, de chez laquelle le roi ne bougeoit, et qui étoit la reine de la cour. Le comte de Guiche y introduisit le marquis de Puyguilhem, qui en fort peu de temps devint favori du roi, qui lui donna son régiment de dragons en le créant, et bientôt après le fit maréchal de camp, et créa pour lui la charge de colonel général des dragons.

Le duc Mazarin, déjà retiré de la cour, en 1669 voulut se défaire de sa charge de grand maître de l’artillerie ; Puyguilhem en eut le vent des premiers, il la demanda au roi qui la lui promit, mais sous le secret pour quelques jours. Le jour venu que le roi lui avoit dit qu’il le déclareroit, Puyguilhem qui avoit les entrées des premiers gentilshommes de la chambre, qu’on nomme aussi les grandes entrées, alla attendre la sortie du roi du conseil des finances, dans une pièce où personne n’entroit pendant le conseil, entre celle où toute la cour attendoit et celle où le conseil se tenoit. Il y trouva Nyert, premier valet de chambre en quartier, qui lui demanda par quel hasard il y venoit ; Puyguilhem sûr de son affaire crut se dévouer ce premier valet de chambre en lui faisant confidence de ce qui alloit se déclarer en sa faveur ; Nyert lui en témoigna sa joie, puis tira sa montre, et vit qu’il auroit encore le temps d’aller exécuter, disoit-il, quelque chose de court et de pressé que le roi lui avoit ordonné : il monte quatre à quatre un petit degré au haut duquel étoit le bureau où Louvois travailloit toute la journée, car à Saint-Germain les logements étoient fort petits et fort rares, et les ministres et presque toute la cour logeoient chacun chez soi, à la ville. Nyert entre dans le bureau de Louvois, et l’avertit qu’au sortir du conseil des finances, dont Louvois n’étoit point, Puyguilhem alloit être déclaré grand maître de l’artillerie, et lui conte ce qu’il venoit d’apprendre de lui-même, et où il l’avoit laissé.

Louvois haïssait Puyguilhem, ami de Colbert, son émule, et il en craignoit la faveur et les hauteurs dans une charge qui avoit tant de rapports nécessaires avec son département de la guerre, et de laquelle il envahissoit les fonctions et l’autorité tant qu’il pouvoit, ce qu’il sentoit que Puyguilhem ne seroit ni d’humeur ni de faveur à souffrir. Il embrasse Nyert, le remercie, le renvoie au plus vite, prend quelque papier pour lui servir d’introduction, descend, et trouve Puyguilhem et Nyert dans cette pièce ci-devant dite. Nyert fait le surpris de voir arriver Louvois, et lui dit que le conseil n’est pas levé. « N’importe, répondit Louvois, je veux entrer ; j’ai quelque chose de pressé à dire au roi ; » et tout de suite entre ; le roi surpris de le voir lui demande ce qui l’amène, se lève et va à lui. Louvois le tire dans l’embrasure d’une fenêtre, et lui dit qu’il sait qu’il va déclarer Puyguilhem grand maître de l’artillerie, qu’il l’attend à la sortie du conseil dans la pièce voisine, que Sa Majesté est pleinement maîtresse de ses grâces et de ses choix, mais qu’il a cru de son service de lui représenter l’incompatibilité qui est entre Puyguilhem et lui, ses caprices, ses hauteurs ; qu’il voudra tout faire et tout changer dans l’artillerie ; que cette charge a une si nécessaire connexion avec le département de la guerre, qu’il est impossible que le service s’y fasse parmi des entreprises et des fantaisies continuelles, et la mésintelligence déclarée entre le grand maître et le secrétaire d’État, dont le moindre inconvénient sera d’importuner Sa Majesté tous les jours de leurs querelles et de leurs réciproques prétentions, dont il faudra qu’elle soit juge à tous moments.

Le roi se sentit extrêmement piqué de voir son secret su de celui à qui principalement il le vouloit cacher ; répond à Louvois d’un air fort sérieux que cela n’est pas fait encore, le congédie et va se rasseoir au conseil. Un moment après qu’il fut levé, le roi sort pour aller à la messe, voit Puyguilhem et passe sans lui rien dire. Puyguilhem fort étonné attend le reste de la journée, et voyant que la déclaration promise ne venoit point, en parle au roi à son petit coucher. Le roi lui répond que cela ne se peut encore, et qu’il verra : l’ambiguïté de la réponse et son ton sec alarment Puyguilhem ; il avoit le vol des dames et le jargon de la galanterie ; il va trouver Mme de Montespan, à qui il conte son inquiétude, et qu’il conjure de la faire cesser. Elle lui promet merveilles et l’amuse ainsi plusieurs jours.

Las de tout ce manège et ne pouvant deviner d’où lui vient son mal, il prend une résolution incroyable si elle n’étoit attestée de toute la cour d’alors. Il couchoit avec une femme de chambre favorite de Mme de Montespan, car tout lui étoit bon pour être averti et protégé, et vient à bout de la plus hasardeuse hardiesse dont on ait jamais ouï parler. Parmi tous ses amours le roi ne découcha jamais d’avec la reine, souvent tard, mais sans y manquer, tellement que pour être plus à son aise, il se mettoit les après-dînées entre deux draps chez ses maîtresses. Puyguilhem se fit cacher par cette femme de chambre sous le lit dans lequel le roi s’alloit mettre avec Mme de Montespan, et par leur conversation, y apprit l’obstacle que Louvois avoit mis à sa charge, la colère du roi de ce que son secret avoit été éventé, sa résolution de ne lui point donner l’artillerie par ce dépit, et pour éviter les querelles et l’importunité continuelle d’avoir à les décider entre Puyguilhem et Louvois. Il y entendit tous les propos qui se tinrent de lui entre le roi et sa maîtresse, et que celle-ci qui lui avoit tant promis tous ses bons offices, lui en rendit tous les mauvais qu’elle put. Une toux, le moindre mouvement, le plus léger hasard pouvoit déceler ce téméraire, et alors que seroit-il devenu ? Ce sont de ces choses dont le récit étouffe et épouvante tout à la fois.

Il fut plus heureux que sage, et ne fut point découvert. Le roi et sa maîtresse sortirent enfin de ce lit ; le roi se rhabilla et s’en alla chez lui, Mme de Montespan se mit à sa toilette pour aller à la répétition d’un ballet où le roi, la reine et toute la cour devoit aller. La femme de chambre tira Puyguilhem de dessous ce lit, qui apparemment n’eut pas un moindre besoin d’aller se rajuster chez lui. De là il s’en vint se coller à la porte de la chambre de Mme de Montespan.

Lorsqu’elle en sortit pour aller à la répétition du ballet, il lui présenta la main, et lui demanda avec un air plein de douceur et de respect, s’il pouvoit se flatter qu’elle eût daigné se souvenir de lui auprès du roi. Elle l’assura qu’elle n’y avoit pas manqué, et lui composa comme il lui plut tous les services qu’elle venoit de lui rendre. Par-ci, par-là il l’interrompit crédulement de questions pour la mieux enferrer, puis s’approchant de son oreille, il lui dit qu’elle étoit une menteuse, une friponne, une coquine, une p…. à chien, et lui répéta mot pour mot toute la conversation du roi et d’elle. Mme de Montespan en fut si troublée qu’elle n’eut pas la force de lui répondre un seul mot, et à peine de gagner le lieu où elle alloit, avec grande difficulté à surmonter et à cacher le tremblement de ses jambes et de tout son corps, en sorte qu’en arrivant dans le lieu de la répétition du ballet, elle s’évanouit. Toute la cour y étoit déjà. Le roi tout effrayé vint à elle, on eut de la peine à la faire revenir. Le soir elle conta au roi ce qui lui étoit arrivé, et ne doutoit pas que ce ne fût le diable qui eût sitôt et si précisément informé Puyguilhem de tout ce qu’ils avoient dit de lui dans ce lit. Le roi fut extrêmement irrité de toutes les injures que Mme de Montespan en avoit essuyées, et fort en peine comment Puyguilhem avoit [pu] être si exactement et si subitement instruit.

Puyguilhem, de son côté, étoit furieux de manquer l’artillerie, de sorte que le roi et lui se trouvoient dans une étrange contrainte ensemble. Cela ne put durer que quelques jours. Puyguilhem, avec ses grandes entrées, épia un tête-à-tête avec le roi et le saisit. Il lui parla de l’artillerie et le somma audacieusement de sa parole. Le roi lui répondit qu’il n’en étoit plus tenu, puisqu’il ne la lui avoit donnée que sous le secret, et qu’il y avoit manqué. Là-dessus Puyguilhem s’éloigne de quelques pas, tourne le dos au roi, tire son épée, en casse la lame avec son pied, et s’écrie en fureur qu’il ne servira de sa vie un prince qui lui manque si vilainement de parole. Le roi, transporté de colère, fit peut-être dans ce moment la plus belle action de sa vie. Il se tourne à l’instant, ouvre la fenêtre, jette sa canne dehors, dit qu’il seroit fâché d’avoir frappé un homme de qualité, et sort.

Le lendemain matin, Puyguilhem, qui n’avoit osé se montrer depuis, fut arrêté dans sa chambre et conduit à la Bastille. Il étoit ami intime de Guitry, favori du roi, pour lequel il avoit créé la charge de grand maître de la garde-robe. Il osa parler au roi en sa faveur, et tacher de rappeler ce goût infini qu’il avoit pris pour lui. Il réussit à toucher le roi d’avoir fait tourner la tête à Puyguilhem par le refus d’une aussi grande charge, sur laquelle il avoit cru devoir compter sur sa parole, tellement que le roi voulut réparer ce refus. Il donna l’artillerie au comte du Lude, chevalier de l’ordre en 1661, qu’il aimoit fort par habitude et par la conformité du goût de la galanterie et de la chasse. Il étoit capitaine et gouverneur de Saint-Germain, et premier gentilhomme de la chambre. Il le fit duc non vérifié ou à brevet en 1675. La duchesse du Lude, dame d’honneur de Mme la Dauphine-Savoie, étoit sa seconde femme et sa veuve sans enfants. Il vendit sa charge de premier gentilhomme de la chambre, pour payer l’artillerie, au duc de Gesvres, qui étoit capitaine des gardes du corps, et le roi fit offrir cette dernière charge en dédommagement à Puyguilhem, dans la Bastille. Puyguilhem, voyant cet incroyable et prompt retour du roi pour lui, reprit assez d’audace pour se flatter d’en tirer un plus grand parti, et refusa. Le roi ne s’en rebuta point. Guitry alla prêcher sou ami dans la Bastille, et obtint à grand’peine qu’il auroit la bonté d’accepter l’offre du roi. Dès qu’il eut accepté, il sortit de la Bastille, alla saluer le roi, et prêter serment de sa nouvelle charge, et vendit les dragons.

Il avoit eu, dès 1665, le gouvernement de Berry, à la mort du maréchal de Clerembault. Je ne parle point ici de ses aventures avec Mademoiselle, qu’elle raconte elle-même si naïvement dans ses mémoires, et l’extrême folie qu’il fit de différer son mariage avec elle, auquel le roi avoit consenti, pour avoir de belles livrées et pour obtenir que le mariage fût célébré à la messe du roi, ce qui donna le temps à Monsieur, poussé par M. le Prince, d’aller tous deux faire des représentations au roi, qui l’engagèrent à rétracter son consentement ; ce qui rompit le mariage. Mademoiselle jeta feu et flammes ; mais Puyguilhem, qui, depuis la mort de son père, avoit pris le nom de comte de Lauzun, en fit au roi le grand sacrifice de bonne grâce, et plus sagement qu’il ne lui appartenoit. Il avoit eu la compagnie des cent gentilshommes de la maison du roi au bec de corbin, qu’avoit son père, et venoit d’être fait lieutenant général.

II étoit amoureux de Mme de Monaco, sœur du comte de Guiche, intime amie de Madame et dans toutes ses intrigues, tellement que, quoique ce fût chose sans exemple et qui n’en a pas eu depuis, elle obtint du roi, avec qui elle étoit extrêmement bien, d’avoir, comme fille d’Angleterre, une surintendante comme la reine, et que ce fût Mme de Monaco. Lauzun étoit fort jaloux et n’étoit pas content d’elle. Une après-dînée d’été qu’il étoit allé à Saint-Cloud, il trouva Madame et sa cour assises à terre sur le parquet, pour se rafraîchir, et Mme de Monaco à demi couchée, une main renversée par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames, et tourne si bien qu’il appuie son talon dans le creux de la main de Mme de Monaco, y fait la pirouette et s’en va. Mme de Monaco eut la force de ne point crier et de s’en taire. Peu après il lit bien pis. Il écuma que le roi avoit des passades avec elle, et l’heure où Bontems la conduisoit enveloppée d’une cape, par un degré dérobé, sur le palier duquel étoit une porte de derrière des cabinets du roi et vis-à-vis, sur le même palier, un privé. Lauzun prévient l’heure et s’embusque dans le privé, le ferme en dedans d’un crochet, voit par le trou de la serrure le roi qui ouvre sa porte et met la clef en dehors et la referme. Lauzun attend un peu, écoute à la porte, la ferme à double tour avec la clef, la tire et la jette dans le privé, où il s’enferme de nouveau. Quelque temps après arrive Bontems et la dame, qui sont bien étonnés de ne point trouver la clef à la porte du cabinet. Bontems frappe doucement plusieurs fois inutilement, enfin si fort que le roi arrive. Bontems lui dit qu’elle est là et d’ouvrir, parce que la clef n’y est pas. Le roi répond qu’il l’y a mise ; Bontems la cherche à terre pendant que le roi veut ouvrir avec le pêne, et il trouve la porte fermée à double tour. Les voilà tous trois bien étonnés et bien empêchés ; la conversation se fait à travers la porte comment ce contre-temps peut être arrivé ; le roi s’épuise à vouloir forcer le pêne, et ouvrir malgré le double tour. À la fin il fallut se donner le bonsoir à travers la porte, et Lauzun, qui les entendoit, à n’en pas perdre un mot, et qui les voyoit de son privé par le trou de la serrure, bien enfermé au crochet comme quelqu’un qui seroit sur le privé, riait bas de tout son cœur, et se moquoit d’eux avec délices.

En 1670, le roi voulut faire un voyage triomphant avec les dames, sous prétexte d’aller visiter ses places de Flandre, accompagné d’un corps d’armée et de toutes les troupes de sa maison, tellement que l’alarme en fut grande dans les Pays-Bas, que le roi prit soin de rassurer. Il donna le commandement du total au comte de Lauzun, avec la patente de général d’armée. Il en fit les fonctions avec beaucoup d’intelligence, une galanterie et une magnificence extrême. Cet éclat et cette marque si distinguée de la faveur de Lauzun donna fort à penser à Louvois que Lauzun ne ménageoit en aucune sorte. Ce ministre se joignit à Mme de Montespan, qui ne lui avoit pas pardonné la découverte qu’il avoit faite et les injures atroces qu’il lui avoit dites, et [ils] firent si bien tous les deux qu’ils réveillèrent dans le roi le souvenir de l’épée brisée, l’insolence d’avoir si peu après et encore dans la Bastille, refusé plusieurs jours la charge de capitaine des gardes du corps, le firent regarder comme un homme qui ne se connoissoit plus, qui avoit suborné Mademoiselle jusqu’à s’être vu si près de l’épouser, et s’en être fait assurer des biens immenses ; enfin comme un homme très dangereux par son audace, et qui s’étoit mis en tête de se dévouer les troupes par sa magnificence, ses services aux officiers, et par la manière dont il avoit vécu avec elles au voyage de Flandre, et s en étoit fait adorer. Ils lui firent un crime d’être demeuré ami et en grande liaison avec la comtesse de Soissons, chassée de la cour et soupçonnée de crimes. Il faut bien qu’ils en aient donné quelqu’un à Lauzun que je n’ai pu apprendre, par le traitement barbare qu’ils vinrent à bout de lui faire.

Ces menées durèrent toute l’année 1671, sans que Lauzun pût s’apercevoir de rien au visage du roi ni à celui de Mme de Montespan, qui le traitoient avec la distinction et la familiarité ordinaire. Il se connoissoit fort en pierreries et à les faire bien monter, et Mme de Montespan l’y employoit souvent. Un soir du milieu de novembre 1671, qu’il arrivoit de Paris, où Mme de Montespan l’avoit envoyé le matin pour des pierreries, comme le comte de Lauzun ne faisoit que mettre pied à terre, et entrer dans sa chambre, le maréchal de Rochefort, capitaine des gardes en quartier, y entra presque au même moment et l’arrêta. Lauzun, dans la dernière surprise, voulut savoir pourquoi, voir le roi ou Mme de Montespan, au moins leur écrire : tout lui fut refusé. Il fut conduit à la Bastille, et peu après à Pignerol, où il fut enfermé sous une basse voûte. Sa charge de capitaine des gardes du corps fut donnée à M. de Luxembourg, et le gouvernement de Berry au duc de La Rochefoucauld, qui, à la mort de Guitry, au passage du Rhin, 12 juin 1672, fut grand maître de la garde-robe.

On peut juger de l’état d’un homme tel qu’étoit Lauzun, précipité en un clin d’œil de si haut dans un cachot du château de Pignerol, sans voir personne et sans imaginer pourquoi. Il s’y soutint pourtant assez longtemps, mais à la fin il y tomba si malade qu’il fallut songer à se confesser. Je lui ai ouï conter qu’il craignit un prêtre supposé ; qu’à cause de cela, il voulut opiniâtrement un capucin, et que dès qu’il fut venu, il lui sauta à la barbe, et la tira tant qu’il put de tous côtés pour voir si elle n’étoit point postiche. Il fut quatre ou cinq ans dans ce cachot. Les prisonniers trouvent des industries que la nécessité apprend. Il y en avoit au-dessus de lui et à côté, aussi plus haut : ils trouvèrent moyen de lui parler. Ce commerce les conduisit à faire un trou bien caché pour s’entendre plus aisément, puis de l’accroître et de se visiter.

Le surintendant Fouquet étoit enfermé dans leur voisinage depuis décembre 1664, qu’il y avoit été conduit de la Bastille, où on l’avoit amené de Nantes où le roi étoit, et où il l’avoit fait arrêter le 5 septembre 1661, et mener à la Bastille. Il sut par ses voisins, qui avoient trouvé aussi moyen de le voir, que Lauzun étoit sous eux. Fouquet, qui ne recevoit aucune nouvelle, en espéra par lui, et eut grande envie de le voir. Il l’avoit laissé jeune homme, pointant à la cour par le maréchal de Grammont, bien reçu chez la comtesse de Soissons d’où le roi ne bougeoit, et le voyoit déjà de bon œil. Les prisonniers qui avoient lié commerce avec lui firent tant qu’ils le persuadèrent de se laisser hisser par leur trou pour voir Fouquet chez eux, que Lauzun aussi étoit bien aise de voir. Les voilà donc ensemble, et Lauzun à conter sa fortune et ses malheurs à Fouquet. Le malheureux surintendant ouvroit les oreilles et de grands yeux quand il entendit dire à ce cadet de Gascogne, trop heureux d’être recueilli et hébergé chez le maréchal de Grammont, qu’il avoit été général des dragons, capitaine des gardes, et eu la patente et la fonction de général d’armée. Fouquet ne savoit plus où il en étoit, le crut fou, et qu’il lui racontoit ses visions, quand il lui expliqua comment il avoit manqué l’artillerie, et ce qui s’étoit passé après là-dessus ; mais il ne douta plus de la folie arrivée à son comble, jusqu’à avoir peur de se trouver avec lui, quand il lui raconta son mariage consenti par le roi avec Mademoiselle, comment rompu, et tous les biens qu’elle lui avoit assurés. Cela refroidit fort leur commerce, du côté de Fouquet, qui, lui croyant la cervelle totalement renversée, ne prenoit que pour des contes en l’air toutes les nouvelles que Lauzun lui disoit de tout ce qui s’étoit passé dans le monde depuis la prison de l’un jusqu’à la prison de l’autre.

Celle du malheureux surintendant fut un peu adoucie avant celle de Lauzun. Sa femme, et quelques officiers du château de Pignerol, eurent permission de le voir et de lui apprendre des nouvelles du monde. Une des premières choses qu’il leur dit fut de plaindre ce pauvre Puyguilhem, qu’il avoit laissé jeune et sur un assez bon pied à la cour pour son âge, à qui la cervelle avoit tourné, et dont on cachoit la folie dans cette même prison ; mais quel fut son étonnement quand tous lui dirent et lui assurèrent la vérité des mêmes choses qu’il avoit, sues de lui ! Il n’en revenoit pas, et fut tenté de leur croire à tous la cervelle dérangée il fallut du temps pour le persuader. À son tour Lauzun fut tiré du cachot, et eut une chambre, et bientôt après la même liberté qu’on avoit donnée à Fouquet, afin de se voir tous deux tant qu’ils voulurent. Je n’ai jamais su ce qui en déplut à Lauzun ; mais il sortit de Pignerol son ennemi, et a fait depuis tout du pis qu’il a pu à Fouquet, et après sa mort, jusqu’à la sienne, à sa famille.

Le comte de Lauzun avoit quatre soeurs, qui toutes n’avoient rien. L’aînée fut fille d’honneur de la reine mère, qui la fit épouser, en 1663, à Nogent, qui étoit Bautru, et capitaine de la porte, et maître de la garde-robe, tué au passage du Rhin, laissant un fils et des filles. La seconde épousa Belsunce, et passa sa vie avec lui dans leur province ; la troisième fut abbesse de Notre-Dame de Saintes, et la quatrième, du Ronceray [2] à Angers.

Mme de Nogent n’avoit ni moins d’esprit, ni guère moins d’intrigue que son frère, mais bien plus suivie et bien moins d’extraordinaire que lui, quoiqu’elle en eût aussi sa part. Mais elle fut fort arrêtée par l’extrême douleur de la perte de son mari, dont elle porta tout le reste de sa vie le premier grand deuil de veuve, et en garda toutes les contraignantes bienséances. Ce fut la première qui s’en avisa. Mme de Vaubrun, sa belle-soeur, suivit son exemple. Elles avoient épousé les deux frères, et dans ces derniers temps Mme de Cavoye, de qui j’ai assez parlé ici. Malgré ce deuil, Mme de Nogent plaça l’argent des brevets de retenue de la dépouille de son frère, et des dragons qu’il avoit eus pour rien, régiment et charge de colonel général qu’il avoit vendus ; elle prit soin du reste de son bien, et en accumula si bien les revenus, et le fit si bien valoir pendant sa longue prison, qu’il en sortit extrêmement riche. Elle eut enfin la permission de le voir, et fit plusieurs voyages à Pignerol.

Mademoiselle étoit inconsolable de cette longue et dure prison, et faisoit toutes les démarches possibles pour délivrer le comte de Lauzun. Le roi résolut enfin d’en profiter pour le duc du Maine et de la lui faire acheter bien cher. Il lui en fit faire la proposition, qui n’alla pas à moins qu’à assurer, après elle, au duc du Maine et à sa postérité le comté d’Eu, le duché d’Aumale et la principauté de Dombes. Le don étoit énorme, tant par le prix que par la dignité et l’étendue de ces trois morceaux. Elle avoit de plus assuré les deux premiers à Lauzun, avec le duché de Saint-Fargeau et la belle terre de Thiers en Auvergne, lorsque leur mariage fut rompu, et il falloit le faire renoncer à Eu et à Aumale, pour que Mademoiselle en pût disposer en faveur du duc du Maine. Mademoiselle ne se pouvoit résoudre à passer sous ce joug et à dépouiller Lauzun de bienfaits si considérables. Elle fut priée jusqu’à la dernière importunité, enfin menacée par les ministres, tantôt Louvois, tantôt Colbert, duquel elle étoit plus contente, parce qu’il étoit bien de tout temps avec Lauzun, et qu’il la manioit plus doucement que Louvois, son ennemi, qui étoit toujours réservé à porter les plus dures paroles, et qui s’en acquittoit encore plus durement. Elle sentoit sans cesse que le roi ne l’aimoit point, et qu’il ne lui avoit jamais pardonné le voyage d’Orléans [3], qu’elle rassura dans sa révolte, moins encore le canon de la Bastille, qu’elle fit tirer en sa présence sur les troupes du roi, et qui sauva M. le Prince et les siennes au combat du faubourg Saint-Antoine. Elle comprit donc enfin que le roi, éloigné d’elle sans retour, et qui ne consentoit à la liberté de Lauzun que par sa passion d’élever et d’enrichir ses bâtards, ne cesseroit de la persécuter jusqu’à ce qu’elle eût consenti, sans aucune espérance de rien rabattre ; [elle] y donna enfin les mains avec les plaintes et les larmes les plus amères. Mais pour la validité de la chose, on trouva qu’il falloit que Lauzun fût en liberté pour renoncer au don de Mademoiselle, tellement qu’on prit le biais qu’il avoit besoin des eaux de Bourbon, et Mme de Montespan aussi, pour qu’ils y pussent conférer ensemble sur cette affaire.

Lauzun y fut amené et gardé à Bourbon par un détachement de mousquetaires commandé par Maupertuis. Lauzun vit donc plusieurs fois Mme de Montespan chez elle à Bourbon. Mais il fut si indigné du grand dépouillement qu’elle lui donna pour condition de sa liberté, qu’après de longues disputes, il n’en voulut plus ouïr parler, et fut reconduit à Pignerol comme il en avoit été ramené.

Cette fermeté n’étoit pas le compte du roi pour son bâtard bien-aimé. Il envoya Mme de Nogent à Pignerol ; après, Barin, ami de Lauzun, et qui se mêloit de toutes ses affaires, avec des menaces et des promesses, qui, avec grande peine, obtinrent le consentement de Lauzun, qui firent résoudre à un second voyage de Bourbon de lui et de Mme de Montespan, sous le même prétexte des eaux. Il y fut conduit comme la première fois, et n’a jamais pardonné à Maupertuis la sévère pédanterie de son exactitude. Ce dernier voyage se fit dans l’automne de 1680. Lauzun y consentit à tout, Mme de Montespan revint triomphante. Maupertuis et ses mousquetaires prirent congé du comte de Lauzun à Bourbon, d’où il eut permission d’aller demeurer à Angers, et incontinent après cet exil fut élargi, en sorte qu’il eut la liberté de tout l’Anjou et la Touraine. La consommation de l’affaire fut différée au commencement de février 1681, pour lui donner un plus grand air de pleine liberté. Ainsi Lauzun n’eut de Mademoiselle que Saint-Fargeau et Thiers, après n’avoir tenu qu’à lui de l’épouser en se hâtant de le faire, et de succéder à la totalité de ses immenses biens. Le duc du Maine fut instruit à faire sa cour à Mademoiselle, qui le reçut toujours très fraîchement, et qui lui vit prendre ses livrées avec grand dépit, comme une marque de sa reconnoissance, en effet pour s’en relever et honorer, car c’étoit celles de Gaston, que dans la suite le comte de Toulouse prit aussi, non par la même raison, mais sous prétexte de conformité avec son frère, et [ils] l’ont fait passer à leurs enfants.

Lauzun, à qui on avoit fait espérer un traitement plus doux, demeura quatre ans à se promener dans ces deux provinces, où il ne s’ennuyoit guère moins que Mademoiselle faisoit de son absence. Elle cria, se fâcha contre Mme de Montespan et contre son fils, se plaignit hautement qu’après l’avoir impitoyablement rançonnée on la trompoit encore en tenant Lauzun éloigné, et fit tant de bruit qu’enfin elle obtint son retour à Paris, et liberté entière, à condition de n’approcher pas plus près de deux lieues de tout le lieu où le roi seroit. Il vint donc à Paris où il vit assidûment sa bienfaitrice. L’ennui de cette sorte d’exil, pourtant si adouci, le jeta dans le gros jeu et il y fut extrêmement heureux ; toujours beau et sûr joueur, et net en tout au possible, et il gagna fort gros. Monsieur, qui faisoit quelquefois de petits séjours à Paris, et qui y jouoit gros jeu, lui permit de venir jouer avec lui au Palais-Royal, puis à Saint-Cloud, où il faisoit l’été de plus longs séjours. Lauzun passa ainsi plusieurs années, gagnant et prêtant beaucoup d’argent fort noblement ; mais plus il se trouvoit près de la cour et parmi le grand monde, plus la défense d’en approcher lui étoit insupportable. Enfin, n’y pouvant plus tenir, il fit demander au roi la permission d’aller se promener en Angleterre, où on jouoit beaucoup et fort gros. Il l’obtint, et il y porta beaucoup d’argent qui le fit recevoir à bras ouverts à Londres, où il ne fut pas moins heureux qu’à Paris.

Jacques II y régnoit, qui le reçut avec distinction. La révolution s’y brassoit déjà. Elle éclata au bout de huit ou dix mois que Lauzun fut en Angleterre. [Elle] sembla faite exprès pour lui par le succès qui lui en revint et qui n’est ignoré de personne. Jacques II, ne sachant plus ce qu’il alloit devenir, trahi par ses favoris et ses ministres, abandonné de toute sa nation, le prince d’Orange maître des cœurs, des troupes et des flottes, et près d’entrer dans Londres, le malheureux monarque confia à Lauzun ce qu’il avoit de plus cher, la reine et le prince de Galles qu’il passa heureusement à Calais. Cette princesse dépêcha aussitôt un courrier à Versailles qui suivit de près celui que le duc de Charost, qui prit depuis le nom de duc de Béthune, gouverneur de Calais, et qui y étoit alors, avoit envoyé à l’instant de l’arrivée de la reine. Cette princesse, après les compliments, insinua dans sa lettre que, parmi la joie de se voir en sûreté sous la protection du roi, avec son fils, elle avoit la douleur de n’oser mener à ses pieds celui à qui elle devoit de l’avoir sauvée avec le prince de Galles. La réponse du roi, après tout ce qu’il y mit de généreux et de galant, fut qu’il partageoit cette obligation avec elle, et qu’il avoit hâte de lui témoigner en revoyant le comte de Lauzun et lui rendant ses bonnes grâces. En effet, lorsqu’elle le présenta au roi dans la plaine de Saint-Germain, où le roi avec la famille royale et toute sa cour vint au devant d’elle, il traita Lauzun parfaitement bien, lui rendit là même les grandes entrées et lui promit un logement au château de Versailles qu’il lui donna incontinent après ; et de ce jour-là il en eut un à Marly tous les voyages et à Fontainebleau, en sorte que jusqu’à la mort du roi il ne quitta plus la cour. On peut juger quel fut le ravissement d’un courtisan aussi ambitieux, qu’un retour si éclatant et si unique ramenoit des abîmes et remettoit subitement à flot. Il eut aussi un logement dans le château de Saint-Germain choisi pour le séjour de cette cour fugitive, où le roi Jacques II arriva bientôt après.

Lauzun y fit tout l’usage qu’un habile courtisan sait faire de l’une et l’autre cour, et de se procurer par celle d’Angleterre les occasions de parler souvent au roi, et d’en recevoir des commissions. Enfin, il sut si bien s’en aider que le roi lui permit de recevoir dans Notre-Dame, à Paris, l’ordre de la Jarretière des mains du roi d’Angleterre, le lui accorda à son second passage en Irlande pour général de son armée auxiliaire, et permît qu’il le fût en même temps de celle du roi d’Angleterre, qui la même campagne perdit l’Irlande avec la bataille de la Boyne, et revint en France avec le comte de Lauzun, pour lequel enfin il obtint des lettres de due, qui furent vérifiées au parlement, en mai 1692. Quel miraculeux retour de fortune ! Mais quelle fortune en comparaison du mariage public avec Mademoiselle, avec la donation de tous ses biens prodigieux, et le titre et la dignité actuelle de duc et pair de Montpensier ! Quel monstrueux piédestal, et avec des enfants de ce mariage, quel vol n’eût pas pris Lauzun, et qui peut dire jusqu’où il seroit arrivé ?

J’ai raconté ailleurs ses humeurs, ses insignes malices et ses rares singularités. Il jouit le reste de sa longue vie de ses privances avec le roi, de ses distinctions à la cour, d’une grande considération, d’une abondance extrême, de la vie et du maintien d’un très grand seigneur et de l’agrément de tenir une des plus magnifiques maisons de la cour, et de la meilleure table, soir et matin, la plus honorablement fréquentée, et à Paris de même après la mort du roi. Tout cela ne le contentoit point. Il n’approchoit familièrement du roi que par les dehors ; il sentoit l’esprit et le cœur de ce monarque en garde contré lui, et dans un éloignement que tout son art son application ne purent jamais rapprocher. C’est ce qui lui fit épouser ma belle-soeur dans le projet de se remettre en commerce sérieux avec le roi, à l’occasion que l’armée de M. le maréchal de Lorge commandoit en Allemagne, et ce qui le brouilla avec lui sitôt après avec éclat, quand il vit ses desseins échoués de ce côté-là. C’est ce qui lui fit faire le mariage du duc de Lorge avec la fille de Chamillart pour se raccrocher par le crédit de ce ministre, sans y avoir pu réussir. C’est ce qui lui fit faire le voyage d’Aix-la-Chapelle, sous prétexte des eaux, pour y lier et y prendre des connoissances qui le portassent à des particuliers avec le roi sur la paix, ce qui lui fut encore inutile ; c’est enfin ce qui le porta aux extravagances qu’il fit de prétendue jalousie du fils presque enfant de Chamillart pour faire peur au père, et l’engager à l’éloigner par l’ambassade pour traiter de la paix. Tout lui manquant dans ses divers projets, il s’affligeoit sans cesse, et se croyoit et se disoit dans une profonde disgrâce. Rien ne lui échappoit pour faire sa cour avec un fond de bassesse et un extérieur de dignité ; et il faisoit tous les ans une sorte d’anniversaire de sa disgrâce par quelque chose d’extraordinaire, dont l’humeur et la solitude étoit le fond, et souvent quelque extravagance le fruit. Il en parloit lui-même, et disoit qu’il n’étoit pas raisonnable au retour annuel de cette époque, plus forte que lui. Il croyoit plaire au roi par ce raffinement de courtisan, sans s’apercevoir qu’il s’en faisoit moquer.

Il étoit extraordinaire en tout par nature, et se plaisoit encore à l’affecter, jusque dans le plus intérieur de son domestique et de ses valets. Il contrefaisoit le sourd et l’aveugle pour mieux voir et entendre sans qu’on s’en défiât, et se divertissoit à se moquer des sots, même des plus élevés, en leur tenant des langages qui n’avoient aucun sens. Ses manières étoient toutes mesurées, réservées, doucereuses, même respectueuses ; et de ce ton bas et emmiellé il sortoit des traits perçants et accablants par leur justesse, leur force ou leur ridicule, et cela en deux ou trois mots, quelquefois d’un air de naïveté ou de distraction, comme s’il n’y eût pas songé. Aussi était-il redouté sans exception de tout le monde, et avec force connoissances, il n’avoit que peu ou point d’amis, quoiqu’il en méritât par son ardeur à servir tant qu’il pouvoit, et sa facilité à ouvrir sa bourse. Il aimoit à recueillir les étrangers de quelque distinction, et faisoit parfaitement les honneurs de la cour ; mais ce ver rongeur d’ambition empoisonnoit sa vie. Il étoit très bon et très secourable parent.

Nous avions fait le mariage de Mlle de Malause, petite-fille d’une sœur de M. le maréchal de Lorge, un an avant la mort du roi, avec le comte de Poitiers, dernier de cette grande et illustre maison, fort riche en grandes terres en Franche-Comté, tous deux sans père ni mère. Il en fit la noce chez lui et les logea. Le comte de Poitiers mourut presque en même temps que le roi, dont ce fut grand dommage, car il promettoit fort, et laissa sa femme grosse d’une fille, grande héritière, qui a depuis épousé le duc de Randan, fils aîné du duc de Lorge, et dont la conduite a fait honneur à la naissance. Dans l’été qui suivit la mort de Louis XIV, il eut une revue de la maison du roi que M. le duc d’Orléans fit dans la plaine qui longe le bois de Boulogne. Passy y tient de l’autre côté, où M. de Lauzun avoit une jolie maison. Mme de Lauzun y étoit avec bonne compagnie, et j’y étois allé coucher la veille de cette revue. Mme de Poitiers mouroit d’envie de la voir, comme une jeune personne qui n’a rien vu encore, mais qui n’osoit se montrer dans ce premier deuil de veuve. Le comment fut agité dans la compagnie, et on trouva que Mme de Lauzun l’y pouvoit mener un peu enfoncée dans son carrosse, et cela fut conclu ainsi. Parmi la gaieté de cette partie, M. de Lauzun arriva de Paris, où il étoit allé le matin. On tourna un peu pour la lui dire. Dès qu’il l’apprit, le voilà en furie jusqu’à ne se posséder plus, à la rompre presque en écumant, et à dire à sa femme les choses les plus désobligeantes avec les termes non seulement les plus durs, mais les plus forts, les plus injurieux et les plus fous. Elle s’en prit doucement à ses yeux, Mme de Poitiers à pleurer aux sanglots, et toute la compagnie dans le plus grand embarras. La soirée parut une année, et le plus triste réfectoire un repas de gaieté en comparaison du souper. Il fut farouche au milieu du plus profond silence, chacun à peine et rarement disoit un mot à son voisin. Il quitta la table au fruit, à son ordinaire, et s’alla coucher. On voulut après se soulager et en dire quelque chose, mais Mme de Lauzun arrêta tout poliment et sagement, et fit promptement donner des cartes pour détourner tout retour de propos.

Le lendemain, dès le matin, j’allai chez M. de Lauzun pour lui dire très fortement mon avis de la scène qu’il avoit faite la veille. Je n’en eus pas le temps ; dès qu’il me vit entrer il étendit les bras, et s’écria que je voyois un fou qui ne méritoit pas ma visite, mais les petites-maisons, fit le plus grand éloge de sa femme, qu’elle méritoit assurément ; dit qu’il n’étoit pas digne de l’avoir, et qu’il devoit baiser tous les pas par où elle passoit ; s’accabla de pouilles ; puis, les larmes aux yeux, me dit qu’il étoit plus digue de pitié que de colère ; qu’il falloit m’avouer toute sa honte et sa misère : qu’il avoit plus de quatre-vingts ans ; qu’il n’avoit ni enfants ni suivants ; qu’il avoit été capitaine des gardes ; que, quand il le seroit encore, il seroit incapable d’en faire les fonctions ; qu’il se le disoit sans cesse, et qu’avec tout cela il ne pouvoit se consoler de ne l’être plus, depuis tant d’années qu’il avoit perdu sa charge ; qu’il n’en avoit jamais pu arracher le poignard de son cœur ; que tout ce qui lui en rappeloit le souvenir le mettoit hors de lui-même, et que d’entendre dire que sa femme alloit mener Mme de Poitiers voir une revue des gardes du corps, où il n’étoit plus rien, lui avoit renversé la tète, et [l’avoit] rendu extravagant au point où je l’avois vu ; qu’il n’osoit plus se montrer devant personne après ce trait de folie ; qu’il s’alloit enfermer dans sa chambre, et qu’il se jetoit à mes pieds pour me conjurer d’aller trouver sa, femme, et de tacher d’obtenir qu’elle voulût avoir pitié d’un vieillard insensé, qui mouroit de douleur et de honte, et qu’elle daignât lui pardonner. Cet aveu si sincère et si douloureux à faire, me pénétra. Je ne cherchai plus qu’à le remettre et à le consoler. Le raccommodement ne fut pas difficile ; nous le tirâmes de sa chambre, non sans peine, et il lui en parut visiblement une fort grande pendant plusieurs jours à se montrer, à ce qu’on m’a dit, car je m’en allai le soir, mes occupations, dans ce temps-là, me tenant de fort court.

J’ai réfléchi souvent, à cette occasion, sur l’extrême malheur de se laisser entraîner à l’ivresse du monde, et au formidable état d’un ambitieux que ni les richesses, ni le domestique le plus agréable, ni la dignité acquise, ni l’âge, ni l’impuissance corporelle, n’en peuvent déprendre, et qui, au lieu de jouir tranquillement de ce qu’il possède, et d’en sentir le bonheur, s’épuise en regrets et en amertumes inutiles et continuelles, et qui ne peut se représenter que, sans enfants et dans un âge qui l’approche si fort de sa fin, posséder ce qu’il regrette, quand même il pourroit l’exercer, seroit des liens trompeurs qui l’attacheroient à la vie, si prête à lui échapper, qui ne lui seroient bons qu’à lui augmenter les regrets cuisants de la quitter. Mais on meurt comme on a vécu, et il est rare que cela arrive autrement. De quelle importance n’est-il donc pas de n’oublier rien pour tâcher de vivre pour savoir mourir au monde et à la fortune avant que l’un et l’autre et que la vie nous quittent, pour savoir vivre sans eux, et tâcher et espérer de bien mourir ! Cette folie de capitaine des gardes dominoit si cruellement le duc de Lauzun, qu’il s’habilloit souvent d’un habit bleu à galons d’argent, qui, sans oser être semblable à l’uniforme des capitaines des gardes du corps aux jours de revue, ou de changement du guet, en approchoit tant qu’il pouvoit, mais bien plus de celui des capitaines des chasses des capitaineries royales, et l’auroit rendu ridicule si, à force de singularités et de ridicules, il n’y eût accoutumé le monde, qui le craignoit, et ne se fût rendu supérieur à tous les ridicules.

Avec toute sa politique et sa bassesse, il tomboit sur tout le monde ; toujours par un mot asséné le plus perçant, toujours en toute douceur. Les ministres, les généraux d’armée, les gens heureux et leurs familles étoient les plus maltraités. Il avoit comme usurpé un droit de tout dire et de tout faire sans que qui que ce fût osât s’en fâcher. Les seuls Grammont étoient exceptés. Il se souvenoit toujours de l’hospitalité et de la protection qu’il avoit trouvées chez eux au commencement de sa vie. Il les aimoit, il s’y intéressoit ; il étoit en respect devant eux. Le vieux comte de Grammont en abusoit et vengeoit la cour par les brocards qu’il lui lâchoit à tout propos, sans que le duc de Lauzun lui en rendit jamais aucun, ni s’en fâchât, mais il l’évitoit doucement volontiers. Il fit toujours beaucoup pour les enfants de ses sœurs. On a vu ici en son temps combien l’évêque de Marseille s’étoit signalé à la peste, et de ses biens et de sa personne. Quand elle fut tout à fait passée, M. de Lauzun demanda une abbaye pour lui à M. le duc d’Orléans. Il donna les bénéfices peu après et oublia M. de Marseille. M. de Lauzun voulut l’ignorer, et demanda à M. le duc d’Orléans s’il avoit eu la bonté de se souvenir de lui. Le régent fut embarrassé. Le duc de Lauzun, comme pour lever l’embarras, lui dit d’un ton doux et respectueux : « Monsieur, il fera mieux une autre fois, » et avec ce sarcasme rendit le régent muet, et s’en alla en souriant. Le mot courut fort, et M. le duc d’Orléans, honteux, répara son oubli par l’évêché de Laon, et sur le refus de M. de Marseille de changer d’épouse, il lui donna une grosse abbaye, quoique M. de Lauzun fût mort.

Il empêcha une promotion de maréchaux de France par le ridicule qu’il y donna aux candidats qui la pressoient. Il dit au régent, avec ce même ton respectueux et doux, qu’au cas qu’il fît, comme on le disoit, des maréchaux de France inutiles, il le supplioit de se souvenir qu’il étoit le plus ancien lieutenant général du royaume, et qu’il avoit eu l’honneur de commander des armées avec la patente de général. J’en ai rapporté ailleurs de fort salées. Il ne se pouvoit tenir là-dessus ; l’envie et la jalousie y avoient la plus grande part, et comme ses bons mots étoient toujours fort justes et fort pointus, ils étoient fort répétés.

Nous vivions ensemble en commerce le plus continuel, il m’avoit même rendu de vrais services, solides et d’amitié, de lui-même, et j’avois pour lui toutes sortes d’attentions et d’égards, et lui pour moi. Néanmoins je ne pus échapper à sa langue par un trait qui devoit me perdre, et je ne sais comment ni pourquoi il ne fit que glisser. Le roi baissoit, il le sentoit ; il commençoit à songer pour après lui. Les rieurs n’étoient pas pour M. le duc d’Orléans : on voyoit pourtant sa grandeur s’approcher. Tous les yeux étoient sur lui et l’éclairoient avec malignité, par conséquent sur moi, qui depuis longtemps étois le seul homme de la cour qui lui fût demeuré attaché publiquement, et qu’on voyoit le seul dans toute sa confiance. M. de Lauzun vint pour dîner chez moi, et nous trouva à table. La compagnie qui s’y trouva lui déplut apparemment, il s’en alla chez Torcy, avec qui alors je n’étois en nul commerce, qui étoit aussi à table avec beaucoup de gens opposés à M. le duc d’Orléans, Tallard entre autres et Tessé. « Monsieur, dit-il à Torcy avec cet air doux et timide qui lui étoit si familier, prenez pitié de moi, je viens de chercher à dîner avec M. de Saint-Simon ; je l’ai trouvé à table avec compagnie ; je me suis gardé de m’y mettre ; je n’ai pas voulu être le reste de la cabale, je m’en suis venu ici en chercher. » Les voilà tous à rire. Ce mot courut tout Versailles à l’instant ; Mme de Maintenon et M. du Maine le surent aussitôt, et, toutefois, on ne m’en fit pas le moindre semblant ; m’en fâcher n’eût fait qu’y donner plus de cours ; je pris la chose comme l’égratignure au sang d’un mauvais chat, et je ne laissai pas apercevoir à Lauzun que je le susse.

Trois ou quatre ans avant sa mort, il eut une maladie qui le mit à l’extrémité. Nous y étions tous fort assidus, il ne voulut voir pas un de nous que Mme de Saint-Simon une seule fois. Languet, curé de Saint-Sulpice, y venoit souvent, et perçoit quelquefois jusqu’à lui, qui tenoit des discours admirables. Un jour qu’il y étoit, le duc de La Force se glissa dans sa chambre ; M. de Lauzun ne l’aimoit point du tout, et s’en moquoit souvent. Il le reçut assez bien, et continua d’entretenir tout haut le curé. Tout d’un coup il se tourne à lui, lui fait des compliments et des remerciements, lui dit qu’il n’a rien à lui donner de plus cher que sa bénédiction, tire son bras du lit, la prononce et la lui donne ; tout de suite se tourne au duc de La Force, lui dit qu’il l’a toujours aimé et respecté comme l’aîné et le chef de sa maison, et qu’en cette qualité il lui demande sa bénédiction. Ces deux hommes demeurent confondus, et d’étonnement, sans proférer un mot. Le malade redouble ses instances ; M. de La Force, revenu à soi, trouve la chose si plaisante qu’il lui donne sa bénédiction ; et, dans la crainte d’éclater, sort à l’instant et nous revient trouver dans la pièce joignante, mourant de rire et pouvant à peine nous raconter ce qui venoit de lui arriver. Un moment après le curé sortit aussi, l’air fort consterné, souriant tant qu’il pouvoit pour faire bonne mine. Le malade, qui le savoit ardent et adroit à tirer des gens pour le bâtiment de son église, avoit dit souvent qu’il ne seroit jamais de ses grues ; il soupçonna ses assiduités d’intérêt, et se moqua de lui en ne lui donnant que sa bénédiction qu’il devoit recevoir de lui, et du duc de La Force, en même temps, en lui demandant persévéramment la sienne. Le curé, qui le sentit, en fut très mortifié, et, en homme d’esprit, il ne le revit pas moins, mais M. de Lauzun abrégeoit les visites, et ne voulut point entendre le françois.

Un autre jour qu’on le tenoit fort mal, Biron et sa femme, fille de Mme de Nogent, se hasardèrent d’entrer sur la pointe du pied, et se tinrent derrière ses rideaux, hors de sa vue ; mais il les aperçut par la glace de la cheminée lorsqu’ils se persuadoient n’en pouvoir être ni vus ni entendus. Le malade aimoit assez Biron, mais point du tout sa femme qui étoit pourtant sa nièce et sa principale héritière, il la croyoit fort intéressée, et toutes ses manières lui étoient insupportables. En cela il étoit comme tout le monde. Il fut choqué de cette entrée subreptice dans sa chambre, et comprit qu’impatiente de l’héritage, elle venoit pour tâcher de s’assurer par elle-même s’il mourroit bientôt. Il voulut l’en faire repentir, et s’en divertir d’autant. Le voilà donc qu’il se prend tout d’un coup à faire tout haut, comme se croyant tout seul, une oraison éjaculatoire, à demander pardon à Dieu de sa vie passée, à s’exprimer comme un homme bien persuadé de sa mort très prochaine, et qui dit que dans la douleur où son impuissance le met de faire pénitence, il veut au moins se servir de tous les biens que Dieu lui a donnés pour en racheter ses péchés, et les léguer tous aux hôpitaux sans aucune réserve ; que c’est l’unique voie que Dieu lui laisse ouverte pour faire son salut après une si longue vie passée sans y avoir jamais pensé comme il faut, et à remercier Dieu de cette unique ressource qu’il lui laisse et qu’il embrasse de tout son cœur. Il accompagna cette prière et cette résolution d’un ton si touché, si persuadé, si déterminé, que Biron et sa femme ne doutèrent pas un moment qu’il n’allât exécuter ce dessein, et qu’ils ne fussent privés de toute la succession. Ils n’eurent pas envie d’épier là davantage, et vinrent, confondus, conter à la duchesse de Lauzun l’arrêt cruel qu’ils venoient d’entendre, et la conjurer d’y apporter quelque modération. Là-dessus, le malade envoie chercher des notaires, et voilà Mme de Biron éperdue. C’étoit bien le dessein du testateur de la rendre telle. Il fit attendre les notaires, puis les fit entrer, et dicta son testament qui fut un coup de mort pour Mme de Biron. Néanmoins il différa de le signer, et, se trouvant de mieux en mieux, ne le signa point. Il se divertit beaucoup de cette comédie, et ne put s’empêcher d’en rire avec quelques-uns quand il fut rétabli. Malgré son âge et une si grande maladie, il revint promptement en son premier état sans qu’il y parût en aucune sorte.

C’étoit une santé de fer avec les dehors trompeurs de la délicatesse. Il dînoit et soupoit à fond tous les jours, faisoit très grande chère et très délicate, toujours avec bonne compagnie soir et matin, mangeoit de tout, gras et maigre, sans nulle sorte de choix que son goût, ni de ménagement ; prenoit du chocolat le matin, et avoit toujours sur quelque table des fruits dans leur saison, des pièces de four dans d’autres temps, de la bière, du cidre, de la limonade, d’autres liqueurs pareilles à la glace, et allant et venant, en mangeoit et en bu voit toutes les après-dînées, et exhortoit les autres à en faire autant ; il sortoit de table le soir au fruit, et s’alloit coucher tout de suite. Je me souviens qu’une fois entre bien d’autres, il mangea chez moi, après cette maladie, tant de poisson, de légumes et de toutes sortes de choses sans pouvoir l’en empêcher, que nous envoyâmes le soir chez lui savoir doucement s’il ne s’en étoit point fortement senti : on le trouva à table qui mangeoit de bon appétit. La galanterie lui dura fort longtemps. Mademoiselle en fut jalouse, cela les brouilla à plusieurs reprises. J’ai ouï dire à Mme de Fontenilles, femme très aimable, de beaucoup d’esprit, très vraie et d’une singulière vertu, depuis un très grand nombre d’années, qu’étant à Eu avec Mademoiselle, M. de Lauzun y vint passer quelque temps, et ne put s’empêcher d’y courir des filles ; Mademoiselle le sut, s’emporta, l’égratigna, le chassa de sa présence. La comtesse de Fiesque fit le raccommodement : Mademoiselle parut au bout d’une galerie ; il étoit à l’autre bout, et il en fit toute la longueur sur ses genoux jusqu’aux pieds de Mademoiselle. Ces scènes, plus ou moins fortes, recommencèrent souvent dans les suites. Il se lassa d’être battu, et à son tour battit bel et bien Mademoiselle, et cela arriva plusieurs fois, tant qu’à la fin, lassés l’un de l’autre, ils se brouillèrent une bonne fois pour toutes, et [ne] se revirent jamais depuis ; il en avoit pourtant plusieurs portraits chez lui, et n’en parloit qu’avec beaucoup de respect. On ne doutoit pas qu’ils ne se fussent mariés en secret. À sa mort, il prit une livrée presque noire, avec des galons d’argent, qu’il changea en blancs, avec un peu de bleu quand l’or et l’argent furent défendus aux livrées.

Son humeur naturelle triste et difficile, augmentée par la prison et l’habitude de la solitude, l’avoit rendu solitaire et rêveur, en sorte qu’ayant chez lui la meilleure compagnie, il la laissoit avec Mme de Lauzun, et se retiroit tout seul des après-dînées entières, mais toujours plusieurs heures de suite, sans livre, le plus souvent, car il ne lisoit que des choses de fantaisie, sans suite, et fort peu ; en sorte qu’il ne savoit rien que ce qu’il avoit vu, et jusqu’à la fin tout occupé de la cour et des nouvelles du monde. J’ai regretté mille fois son incapacité radicale d’écrire ce qu’il avoit vu et fait. C’eût été un trésor des plus curieuses anecdotes, mais il n’avoit nulle suite ni application. J’ai souvent essayé de tirer de lui quelques bribes. Autre misère. Il commençoit à raconter ; dans le récit, il se trouvoit d’abord des noms de gens qui avoient eu part à ce qu’il vouloit raconter. II quittoit aussitôt l’objet principal du récit pour s’attacher à quelqu’une de ces personnes, et tôt après à une autre personne qui avoit rapport à cette première, puis à une troisième, et à la manière des romans ; il enfiloit ainsi une douzaine d’histoires à la fois qui faisoient perdre terre, et se chassoient l’une l’autre, sans jamais en finir pas une, et avec cela le discours fort confus, de sorte qu’il n’étoit pas possible de rien apprendre de lui, ni d’en rien retenir. Du reste, sa conversation étoit toujours contrainte par l’humeur ou par la politique, et n’étoit plaisante que par sauts et par les traits malins qui en sortoient souvent. Peu de mois avant sa dernière maladie, c’est-à-dire à plus de quatre-vingt-dix ans, il dressoit encore des chevaux, et il fit cent passades au bois de Boulogne, devant le roi qui alloit à la Muette, sur un poulain qu’il venoit de dresser, et qui à peine l’étoit encore, où il surprit les spectateurs par son adresse, sa fermeté et sa bonne grâce. On ne finiroit point à raconter de lui.

Sa dernière maladie se déclara sans prélude, presque en un moment, par le plus horrible de tous les maux, un cancer dans la bouche. Il le supporta jusqu’à la fin avec une fermeté et une patience incroyable, sans plainte, sans humeur, sans le moindre contre-temps, lui qui en étoit insupportable à lui-même. Quand il se vit un peu avancé dans son mal, il se retira dans un petit appartement qu’il avoit d’abord loué dans cette vue dans l’intérieur du couvent des Petits-Augustins, dans lequel on entroit de sa maison, pour y mourir en repos, inaccessible à Mme de Biron et à toute autre femme, excepté à la sienne, qui eut permission d’y entrer à toutes heures, suivie d’une de ses femmes.

Dans cette dernière retraite, le duc de Lauzun n’y donna accès qu’à ses neveux et à ses beaux-frères, et encore le moins et le plus courtement qu’il put. Il ne songea qu’à mettre à profit son état horrible, et à donner tout son temps aux pieux entretiens de son confesseur et de quelques religieux de la maison, à de bonnes lectures, et à tout ce qui pouvoit le mieux préparer à la mort. Quand nous le voyions, rien de malpropre, rien de lugubre, rien de souffrant ; politesse, tranquillité, conversation peu animée, fort indifférente à ce qui se passoit dans le monde, en parlant peu et difficilement ; toutefois, pour parler de quelque chose, peu ou point de morale, encore moins de son état, et cette uniformité si courageuse et si paisible se soutint égale quatre mois durant, jusqu’à la fin ; mais, les dix ou douze derniers jours, il ne voulut plus voir ni beaux-frères ni neveux ; et sa femme, il la renvoyoit promptement. Il reçut tous les sacrements avec beaucoup d’édification, et conserva sa tête entière jusqu’au dernier moment.

Le matin du jour, dont il mourut la nuit suivante, il envoya chercher Biron, lui dit qu’il avoit fait pour lui tout ce que Mme de Lauzun avoit voulu ; que, par son testament, il lui donnoit tous ses biens, excepté un legs assez médiocre à Castelmoron, fils de son autre sœur, et des récompenses à ses domestiques ; que tout ce qu’il avoit fait pour lui depuis son mariage, et ce qu’il faisoit en mourant, Biron le devoit en entier à Mme de Lauzun ; qu’il n’en devoit jamais oublier la reconnoissance ; qu’il lui défendoit, par l’autorité d’oncle et de testateur, de lui faire jamais ni peine, ni trouble, ni obstacle, et d’avoir jamais aucun procès contre elle sur quoi que ce prit être. C’est Biron lui-même qui me le dit le lendemain, dans les mêmes termes que je les rapporte. [M. de Lauzun] lui dit adieu d’un ton ferme, et le congédia. Il défendit, avec raison, toute cérémonie ; il fut enterré aux Petits-Augustins ; il n’avoit rien du roi que cette ancienne compagnie des becs de corbin, qui fut supprimée deux jours après. Un mois avant sa mort il avoit envoyé chercher Dillon, chargé ici des affaires du roi Jacques, et officier général très distingué, à qui il remit son collier de l’ordre de la Jarretière, et un Georges d’onyx entouré de parfaitement beaux et gros diamants, pour les renvoyer à ce prince. Je m’aperçois enfin que j’ai été bien prolixe sur un homme, dont la singularité extraordinaire de sa vie et le commerce continuel que la proximité m’a donné avec lui m’a paru mériter de le faire connoître, d’autant qu’il n’a pas assez figuré dans les affaires générales pour en attendre rien des histoires qui paroîtront.

Un autre sentiment a allongé mon récit. Je touche à un but que je crains d’atteindre, parce que mes désirs n’y peuvent s’accorder avec la vérité ; ils sont ardents, par conséquent cuisants, parce que l’autre est terrible et ne laisse pas le moindre lieu à oser chercher à se la pallier ; cette horreur d’y venir enfin m’a arrêté, m’a accroché où j’ai pu, m’a glacé. On entend bien qu’il s’agit de venir à la mort et au genre de mort de M. le duc d’Orléans, et quel récit épouvantable, surtout après un tel et si long attachement, puisqu’il a duré en moi pendant toute sa vie, et qu’il durera toute la mienne pour me pénétrer d’effroi et de douleur sur lui. On frémit jusque dans les moelles, par l’horreur du soupçon que Dieu l’exauça dans sa colère.


  1. Chap. de la cour. Lauzun y figure sous le nom de Straton.
  2. Il faut lire Ronceray et non Romeray, comme le portent les anciennes éditions. Cette abbaye, de l’ordre de Saint-Benoît, avait été fondée, au XIe siècle, par Foulques-Nera, comte d’Anjou.
  3. Voy. les Mémoires de Mademoiselle, à l’année 1652. Elle entra dans Orléans par escalade le 27 mars 1652, et ferma cette ville aux troupes royales.