Mémoires (Saint-Simon)/Tome 6/2

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Texte établi par Adolphe ChéruelHachette (Tome 6p. 27-56).

Procès de Mme de Lussan, qui me brouille publiquement avec M. le Duc et Mme la Duchesse. — Fortune, mérite, mort du maréchal d’Estrées. — Vues terribles de Louvois. — Mort de la marquise de La Vallière. — Mort de Mme de Montespan. — Sa retraite et sa conduite depuis. — Son caractère. — Politique des Noailles. — Sentiments sur la mort de Mme de Montespan des personnes intéressées. — Caractère et conduite de d’Antin. — Avarice de d’Antin. — Il supprime le testament de Mme de Montespan.


Il m’arriva au printemps de cette année une affaire qui fit un grand éclat dans l’été. J’en supprimerois ici l’ennui inséparable de ce détail, si les suites de cette affaire dans le cours de ma vie ne m’y engageoient pas, nécessairement, par l’influence qu’elles ont eue sur de plus importantes que les miennes.

Pour entrer dans cette explication, il faut se souvenir que le dernier connétable de Montmorency avoit épousé en secondes noces une Budos, sœur du marquis de Portes, tué au siège de Privas en 1629, étant chevalier de l’ordre de 1619, et vice-amiral, près d’être fait maréchal de France et surintendant des finances. Cette Budos eut le dernier duc de Montmorency, qui eut la tête coupée en 1632, et Mme la Princesse, mère de M. le Prince le héros, de M. le prince de Conti et de Mme de Longueville. Le marquis de Portes laissa de la sœur du duc d’Uzès deux filles et point de garçons, lesquelles par conséquent étoient cousines germaines de Mme la Princesse. Mon père, en premières noces, épousa la cadette des deux, belle et vertueuse, et ne voulut point de l’aînée pour sa laideur et sa mauvaise humeur, qui étoit aussi fort méchante et qui ne le lui pardonna jamais. De ce premier mariage de mon père, il ne vint (qui ait vécu) qu’une fille mariée au duc de Brissac, frère de la dernière maréchale de Villeroy, qui, étant morte sans enfants, me fit son légataire universel. Sa mère et sa tante ne liquidèrent jamais leurs partages. L’aînée, fort impérieuse, appuyée de sa mère remariée au frère aîné de mon père, qui n’a point eu d’enfants, menaçoit sans cesse sa sœur d’un testament bizarre ; et dans l’espérance de sa succession, parce qu’elle avoit renoncé au mariage, se fit donner en usufruit force choses très injustement. Cette première duchesse de Saint-Simon mourut jeune ; Mlle de Portes, fort vieille, grand nombre d’années après.

Elle fit un testament ridicule, par lequel elle donna beaucoup plus qu’elle n’avoit, et ses terres de Languedoc à M. le prince de Conti, avec la folle condition que les sceaux, les titres, les bandoulières des gardes de ces terres, et partout où il y auroit des armoiries, elles seroient mi-parties en même écu de Bourbon et de Budos.

La succession fut longtemps vacante. J’étois privilégié sur ses biens pour mes créances ; je les demandai. Elles étoient si claires qu’aucun parent ne se présenta pour me les contester, jusqu’à ce que Mme de Lussan s’avisa de prétendre que ce que je demandois comme faisant partie du legs de ma sœur étoit un propre en sa personne, non un acquêt, et pareillement en celle de Mlle de Portes, dont ni l’une ni l’autre n’avoient pu disposer que d’un quint [1] ; que les quatre autres [parts] appartenoient aux héritiers de Mlle de Portes, morte longtemps après sa sœur et sa nièce ; et que les héritiers ayant renoncé à la succession, elle se portoit pour héritière. Jamais il ne nous vint dans l’esprit que cette femme n’eût pas de qualité pour cela, et nous ne pensâmes qu’à soutenir le droit de la nature de la rente. Les tribunaux étoient partagés sur la question et la jugeoient différemment, mais ce que je soutenois étoit le droit, le plus communément celui en faveur duquel le plus ordinaire étoit de prononcer.

Dans ce point de l’affaire, Harlay qui étoit encore en place de premier président, et qui n’ignoroit pas que cette affaire se poursuivoit à la grand’chambre où il voyoit que j’allois la gagner, proposa à cette occasion une déclaration qui réglât la question, et qui en rendît partout le jugement uniforme. Il ne put s’empêcher de proposer en même temps qu’elle ne la décidât en faveur de ce que je soutenois ; mais comme il vouloit que je perdisse ma cause, il y inséra adroitement une clause particulière, faite pour moi tout seul et qui rien pouvoit regarder, d’autres, par laquelle, dans l’espèce dont il s’agissoit entre Mme de Lussan et moi, mon procès étoit perdu. Tout cela se fit si, brusquement et tellement sous la cheminée que je ne pus être averti à temps ; tout étoit fait quand j’en parlai au chancelier qui, tout mon ami qu’il étoit, n’y voulut rien entendre, pour n’avoir pas, à y retoucher et à disputer contre le premier président, plus profond que lui et avec lequel tout étoit convenu. Cette déclaration, avec sa maligne clause, proposée, dressée, enregistrée, ne fut donc presque que la même chose, après quoi je n’eus plus qu’à m’avouer vaincu.

La déclaration ne fut pas plutôt publique qu’elle réveilla d’autres parents à Mlle de Portes, qui, n’ayant point renoncé à sa succession, se portèrent pour héritiers, et dirent juridiquement à Mme de Lussan le sic vos non vobis de Virgile. Mme de Lussan en fut outrée et pour l’honneur et pour le profit. Elle se voyoit enlever le fruit de ses travaux, et réduite, de plus, à prouver une parenté qui emportoit nécessairement celle de M. le Prince, dont elle s’étoit toujours piquée et prévalue et qu’elle savoit bien n’exister point. C’étoit donc là un étrange affront.

Son mari étoit un fort galant homme à M. le Prince père et fils, de tout temps, qu’une très belle action fit chevalier de l’ordre, que j’ai racontée ici quelque part, mais alors fort vieux et sourd, qu’on ne voyoit plus et qui laissoit tout faire à sa femme.

C’étoit une grande créature de peu de chose, dont le nom étoit Raimond, souple, fine, hardie, audacieuse, entreprenante, et d’une intrigue de toutes les façons, qui avoit tiré tous les meilleurs partis de l’hôtel de Condé, et qui avoit si bien courtisé Mme du Maine qu’elle avoit marié sa fille unique au duc d’Albermale, second bâtard du roi Jacques II, et qui ne bougeoit de Sceaux. Elle passoit pour riche, et il se trouva qu’ils n’avoient rien. Elle hasarda sous cette protection des manières de princesse du sang, dont le duc de Berwick ne lui avoit pas donné l’exemple, et qui aussi ne durèrent pas longtemps. Elle devint bientôt veuve et sans enfants, et se remaria depuis à Mahoni, lieutenant général irlandois, qui se signala tant à la surprise et reprise de Crémone, où j’en ai parlé. Le mariage fut tenu secret pour conserver son nom et son rang de duchesse ; et a vécu et est morte il n’y a pas longtemps dans une grande indigence et dans la plus profonde obscurité.

Pour en revenir à l’affaire, le bisaïeul de M. de Lussan avoit épousé une Budos en 1558, et MM. de Disimieu, gens de qualité de Dauphine, étoient fils d’une sœur de la Budos, femme du dernier connétable de Montmorency, et du marquis de Portes, beau-père de mon père, par conséquent, comme la première duchesse de Saint-Simon, cousins germains de la mère de M. le Prince le héros. C’étoit bien là une parenté réelle et proche, et non pas celle de Lussan. Ce fut aussi ce cruel soubresaut qui fit toute l’aigreur de l’affaire. L’aîné de ces deux Disimieu n’avoit laissé qu’une fille, qui fut la comtesse de Verue, mère du comte de Verue tué à Hochstedt, dont la femme, fille du duc de Luynes, lui fut enlevée par le duc de Savoie, ainsi que je l’ai rapporté ailleurs, dont elle a eu Mme de Carignan et d’autres enfants. Le cadet Disimieu avoit eu l’abbaye de Saint-Aphrodise de Béziers, sans avoir jamais pris aucuns ordres. Il fut longtemps en commerce avec la fille d’un mestre de camp de cavalerie, du nom de Saline, noblement établi depuis plus de trois cents ans en Dauphiné. Il en eut plusieurs enfants, l’épousa ensuite en mettant les enfants sous le poêle, et cela publiquement, en présence des deux parentés, et ont toujours depuis bien vécu ensemble. Par les lois, ces enfants devinrent légitimes, et jusqu’à Mme de Lussan personne ne s’étoit avisé de le leur contester.

L’aîné de ces enfants, muni des pouvoirs et du désistement de Mme de Verue et des siens en sa faveur, fut celui qui se présenta contre Mme de Lussan, et qui, ne connoissant personne à Paris, s’adressa à nous pour avoir protection contre les chicanes et le crédit de cette femme. Elle l’attaqua sur sa naissance, elle se porta à des inscriptions en faux honteuses, et perdit son procès à la grand’chambre avec infamie. Ce qui l’irrita le plus, fut que Disimieu lui contesta sa parenté. Il n’y eut détours ni tours de passe-passe qu’elle ne mît en usage pour éluder et faire perdre terre à un provincial inconnu et peu pécunieux, et cela seul montroit la corde. À la fin, pourtant, il fallut prouver. Alors, elle ne put apporter que des extraits mortuaires, des extraits baptismaux, des contrats de mariage, par lesquels elle montra bien l’alliance du bisaïeul de son mari, que j’ai expliquée ci-dessus, mais qui ne prouvoient aucuns enfants de mariage ; et comme ce bisaïeul se remaria en secondes noces, et que les extraits baptismaux et mortuaires des enfants se trouvèrent exprimant uniquement le nom du père et point celui de la mère, et que Mme de Lussan n’apporta point de contrat de mariage d’eux, cette affectation fit justement conclure que ces enfants étoient de la seconde femme et point de la Budos, ce qui faisoit tomber tout droit à rien prétendre aux biens de Mlle de Portes et à toute parenté avec M. le Prince. Outrée de rage, et n’ayant de ressource qu’à faire perdre terre à Disimieu, elle l’accabla des plus atroces chicanes, jusqu’à s’inscrire en faux contre l’arrêt qu’il avoit obtenu contre elle à la grand’chambre ; et, après qu’elle y eut honteusement succombé, elle se pourvut au conseil en cassation.

Jusque-là tout s’étoit passé en procès ordinaire. Toute la maison de Condé avoit sollicité publiquement pour Mme de Lussan sur sa périlleuse parole, et moi contre elle, sans que cela eût été plus loin ; et c’est pour ce qui va suivre que j’ai été obligé de faire cet ennuyeux narré. L’affaire s’instruisit au conseil, tandis qu’en même temps Mme de Lussan présenta au parlement une requête civile, pour n’omettre rien d’étrange, dont elle fut aussitôt déboutée.

Cependant je fus averti de toutes parts que cette femme se déchaînoit contre moi, disoit partout que, de dépit d’avoir perdu un procès contre elle, je lui suscitois le fils d’un moine et d’une servante pour la tourmenter, et cent autres impertinences que Mme la Princesse et Mme la Duchesse voulurent bien croire, ou en faire le semblant, et répétèrent à demi d’après elle, en sorte que cela commençoit à faire grand bruit. Je ne crus pas devoir m’en tenir aux démentis avec elle. Je fis donc un mémoire fort court, qui exposoit nettement les faits, la supposition de la parenté, les infâmes chicanes, et qui, sans ménagement aucun, peignit au naturel cette ardente et méchante créature. Tout y étoit si clairement prouvé, qu’il n’y avoit point de réponse possible à y faire.

Avant que de le répandre, je demandai un quart d’heure à M. le Prince. Je lui expliquai les faits, je lui lus mon mémoire, je lui dis que je ne pouvois me justifier des mensonges qu’il plaisoit à Mme de Lussan de débiter contre moi qu’en prouvant ses artifices et ses friponneries, et les mettant au net et au jour ; j’ajoutai que M. et Mme de Lussan ayant l’honneur d’être à lui et à Mme la Princesse, je ne le voulois pas publier sans lui en demander la permission. M. le Prince glissa sur Mme de Lussan, me répondit qu’il étoit très fâché qu’elle se fût attiré une si vive repartie ; que, si l’affaire étoit de nature à pouvoir s’accommoder, il s’y offriroit à moi ; que, voyant la chose impossible, j’étois le maître de publier mon mémoire, et qu’il m’étoit fort obligé de l’honnêteté que je lui témoignois en cette occasion. Il m’en fit extrêmement dans toute cette visite, de laquelle je sortis fort content.

J’allai plusieurs fois chez M. le Duc pour en faire autant à son égard, et, ne le pouvant rencontrer chez lui ni ailleurs, je priai le duc de Coislin, son ami particulier, de le lui dire et de lui donner mon mémoire. Je le portai à Paris à Mme la Princesse, qui me reçut poliment, mais froidement, et qui s’excusa de l’entendre. Je crus devoir faire la même chose à l’égard de M. le duc du Maine, à cause de ce que j’ai expliqué du mariage de Mme d’Albemarle, et par cette raison à l’égard de la reine d’Angleterre, qui me reçut le mieux du monde, et M. du Maine plus poliment encore, s’il se peut, que n’avoit fait M. le Prince. Pour Mme la Duchesse, je la crus trop prévenue pour aller chez elle ; je lui fis dire que c’étoit par ménagement, en lui faisant donner mon mémoire. Content de ces mesures, je le publiai, j’en donnai à tout le monde, et je l’accompagnai de tous les propos que Mme de Lussan méritoit. Je fus fort appuyé de beaucoup d’amis qui y firent dignement leur devoir. Ainsi l’éclat fut grand.

M. le Duc poussé par Mme la Princesse, Mme la Duchesse, je crois par d’Antin, qui n’avoit pu me pardonner la préférence sur lui de l’ambassade de Rome, quoique je n’y eusse eu aucune part et qu’elle n’eût point eu d’effet, ne se laissèrent persuader, ni par mes raisons, ni par mes honnêtetés pour eux, ni par l’exemple de M. le Prince, qui n’ouvrit jamais la bouche ni pour ni contre ; ils éclatèrent en propos. Mme la Duchesse même les voulut entamer par deux fois les soirs dans le cabinet du roi, et toutes les deux fois elle fut arrêtée tout court par Mme la duchesse d’Orléans qui prit mon parti sans que je l’eusse fait prévenir. Une autre fois, et au même lieu, elle attaqua là-dessus M. du Maine, duquel elle n’eut pas lieu d’être contente, quoique alors en intimité ; et en effet, lui et Mme du Maine imitèrent le silence de M. le Prince. Cette fougue m’engagea à prendre des mesures auprès des gens de mes amis à portée de faire instruire le roi et Mme de Maintenon, et Monseigneur avec qui Mme la Duchesse étoit parfaitement.

L’affaire, en attendant, cheminoit au conseil. Mme de Lussan voulut répondre vivement, sinon solidement, à mon mémoire. M. le Prince, sans que je le susse, le lui défendit, et de plus lui lava cruellement la tête. Elle se réduisit donc à faire courir quelques lignes écrites à la main qui, sans entrer dans l’affaire ni dans aucun fait, exprimoient en termes respectueux, mais artificieux, la surprise et la douleur de se voir si cruellement déchirée par un homme de mon mérite et avec si peu de mesure, dans un temps (c’étoit celui de Pâques) que j’avois accoutumé de consacrer tous les ans dans la plus sainte maison de France. Elle vouloit dire la Trappe, dont je me cachois fort, et où je passois d’ordinaire les jours saints, sous prétexte d’aller à la Ferté pendant la quinzaine de Pâques, qui est un temps fort ordinaire d’aller à la campagne.

J’eus lieu de soupçonner que M. le Duc n’avoit pas dédaigné de travailler à ce peu de lignes, et que c’étoit de lui que partoit ce ridicule qu’on essayoit de m’y donner. Je pris donc le parti de le mépriser. Je me contentai de dire qu’une vaine déclamation, qui n’osoit entrer en rien, n’étoit pas une réponse à un mémoire où la conduite de Mme de Lussan, et beaucoup plus les discours des personnes dont elle avoit surpris la protection, m’avoit obligé d’expliquer des faits fâcheux, et de mettre au net beaucoup de choses honteuses, à quoi il falloit manquer bien absolument de réponses pour n’avoir de ressource qu’en de si misérables pauvretés. Néanmoins, je voulus instruire Mgr le duc de Bourgogne, duquel j’eus une très favorable audience dans son cabinet, et à qui je lus mon mémoire. Mme la duchesse de Bourgogne la fut aussi, et s’en expliqua comme je le pouvois désirer.

Enfin le procès, tant et plus allongé, prit fin au conseil. Tous les juges, sans exception, n’y opinèrent que par des huées et des cris d’indignation, et, ce qui est rare au conseil, Mme de Lussan y eut la honte des dépens, de l’amende et de tous les plus injurieux assaisonnements.

Cette femme en attendoit l’événement chez Mme la Duchesse. Les filles de Chamillart étoient en ce temps-là la fleur des pois, et ne bougeoient de chez Mme la duchesse de Bourgogne et de chez Mme la Duchesse. Ma belle-soeur s’y trouva en ce même moment. On vint la demander, c’étoit son écuyer qu’elle avoit envoyé à la porte du conseil attendre, et qui accouroit lui apprendre le jugement. Elle rentra en sautant et riant, et, s’adressant à Mme la Duchesse, lui dit ce qui venoit d’être décidé, en présence de Mime de Lussan et de la compagnie. Mme la Duchesse en fut si piquée, qu’elle lui répondit qu’elle se passeroit bien de marquer tant de joie chez elle. La duchesse de Lorges répliqua qu’elle étoit ravie, et, avec une pirouette, ajouta qu’elle ne la reverroit que quand elle seroit de plus belle humeur, et s’en vint me le conter. Mme la Duchesse la bouda vingt-quatre heures et fut la première à se vouloir raccommoder.

Ce jugement fit grand bruit, mais il ne put dégoûter Mme de Lussan de ses chicanes. Elle présenta au parlement une seconde requête civile. Je ne continuerai pas le récit d’une affaire si criante et si infâme, dont elle ne put jamais venir à bout. Je ne l’ai rapportée que pour expliquer ce qui me brouilla avec M. le Duc et Mme la Duchesse.

Après ce qui s’étoit passé, nous ne crûmes pas devoir rien rendre davantage à l’un ni à l’autre, et nous cessâmes de les voir l’un et l’autre, même aux occasions marquées. Mme la Duchesse, qui s’en aperçut bientôt, se plaignit modestement. Elle dit qu’elle ne savoit ce qu’elle nous avoit fait ; qu’il étoit vrai qu’elle avoit été pour Mme de Lussan, que cela étoit libre, qu’elle n’avoit rien dit là-dessus qui pût nous faire peine ; que d’ailleurs Mme de Lussan étoit à Mme la Princesse, et qu’elle lui avoit des obligations qu’elle n’oublieroit jamais. Je ne sais pas de quelle nature elles pouvoient être, ni si elles faisoient beaucoup d’honneur à l’une et à l’autre. Ces plaintes se firent en sorte qu’elles nous revinssent. Mme la Duchesse y ajouta toutes les prévenances possibles à Marly à Mme de Saint-Simon, qui les reçut avec un froid respectueux, des réponses courtes, sans jamais lui parler la première ni s’approcher d’elle, sinon à la table du roi, quand elle s’y trouvoit placée auprès d’elle. Elle redoubla ses plaintes à Fontainebleau, sur ce qu’étant entré chez Mme de Blansac, qui étoit malade, j’en sortis aussitôt ; et fit indirectement tout ce qu’elle put pour raccommoder les choses. Ce n’étoit pas qu’elle se souciât de nous, mais ces princesses voudroient dire et faire sur chacun tout ce qui leur plaît, et leur orgueil est blessé quand on cesse de les voir. Pour M. le Duc, qui a toujours mené une vie particulière, jusqu’à l’obscurité, et qu’une férocité naturelle, que son rang appesantissoit encore, renfermoit dans un très petit nombre de gens assez étranges pour la plupart, je n’en reçus ni malhonnêtetés ni agaceries ; il me salua seulement lorsqu’il me rencontra depuis d’une façon plus marquée et plus polie. À l’égard de M. le prince de Conti que je voyois, il ne fallut aucune précaution avec lui. Il connoissoit la pèlerine et ne se contraignit pas d’en dire son avis. Je le répète, on trouvera dans la suite qu’il étoit nécessaire d’expliquer toute cette espèce de démêlé.

Le maréchal d’Estrées mourut au mois de mai, à Paris, à quatre-vingt-trois ans passés, doyen des maréchaux de France, comme son père et son fils, singularité sans exemple, et de trois générations de suite maréchaux de France, et toutes trois doyens, et toutes trois dignes du bâton, toutes trois aussi chevaliers de l’ordre. Celui-ci jouissoit, depuis près de quatre ans, de la joie de voir son fils maréchal de France. Il l’avoit été fait seul au printemps de 1681, onze ans après la mort de son père, avec l’applaudissement public, et son impatience depuis longtemps de l’en voir décoré. Il étoit estropié d’une main de sa première campagne, colonel d’infanterie au siège de Gravelines en 1644. Dès 1655 il fut fait lieutenant général. Il s’étoit distingué en beaucoup d’occasions à la tête du régiment de Navarre.

L’ordre du tableau étoit encore alors heureusement inconnu. On éprouvoit les gens qui montroient de la volonté et des talents ; on les mettoit à portée de les employer par des commandements plus ou moins considérables ; on laissoit ceux en qui on voyoit les espérances qu’on en avoit conçues trompées, on avançoit ceux qui réussissoient ; et quoique la faveur, la naissance, les établissements aient toujours eu quelques droits, la réputation étoit pesée, le cri de l’armée, l’opinion des troupes, le sentiment des généraux d’armée étoient écoutés, on ne passoit par-dessus que bien rarement, en bien et en mal.

M. de Louvois, dès lors méditant lé projet de se rendre le maître de la conduite de la guerre et des fortunes, et de changer pour sa puissance toute manière de faire l’une et l’autre, songeoit aussi à se défaire des gens qui pointoient, et dont le mérite l’eût embarrassé, comme à la longue il en vint à bout. Il gémissoit sous le poids de M. le Prince, de M. de Turenne et de leurs élèves ; il ne vouloit plus qu’il s’en pût faire de nouveaux ; il en vouloit tarir la source, pour que tout, jusqu’au mérite, vînt de sa main, et que l’ignorance, parvenue de sa grâce, ne pût se maintenir que par elle.

M. d’Estrées fut un de ceux qui l’embarrassa le plus. Lieutenant général depuis douze ans par mérite et à force de services et d’actions à quarante-trois ans, c’étoit pour arriver bientôt à l’ouverture de la guerre en 1667. Colbert, son émule, en prit occasion d’exécuter l’utile projet qu’il avoit formé depuis longtemps de rétablir la marine. Il l’avoit dans son département de secrétaire d’État ; il en avoit les moyens par sa place de contrôleur général des finances, dont avec Fouquet il avoit détruit la surintendance. Louvois n’en avoit aucun d’empêcher ce rétablissement dans un royaume flanqué des deux mers. Il dégoûta d’Estrées ; il se brouilla de propos délibéré avec lui ; il le réduisit à se jeter à Colbert, qui, ravi de pouvoir faire une si bonne acquisition pour là marine qu’il s’agissoit de créer plutôt que de rétablir, le proposa au roi pour lui en donner le commandement.

Quoique ce savant métier en soit tout un autre que celui de la guerre par terre, d’Estrées s’y montra d’abord tout aussi propre. Il fit une campagne aux îles de l’Amérique qui y répara tout le désordre que les Anglois y avoient fait. Il en fut fait vice-amiral. Il battit et força les corsaires d’Alger, de Tunis et de Salé à demander la paix en 1670, et ne cessa depuis de se distinguer à la mer par de grandes actions.

Quelque soulagé que fût Louvois de s’être défait d’un homme si capable, il étoit outré de ses succès ; il étoit venu à le haïr après s’être brouillé avec lui uniquement pour s’en défaire. Sa gloire, unie à celle de la marine, lui étoit odieuse ; c’étoit pour lui la prospérité de Colbert, qui effaçoit à son égard celle de l’État. Colbert vouloit que la marine eût un maréchal de France, d’Estrées méritoit de l’être depuis longtemps ; Louvois eut le crédit de l’empêcher de passer avec ceux qu’on fit à la mort de M. de Turenne en 1675. Estrées et Colbert furent outrés, mais ils ne se rebutèrent point, l’un de continuer à mériter par des actions nouvelles, l’autre de représenter ses services, ses actions, l’importance de ne pas dégoûter la marine dont on tiroit tant d’avantages, et le découragement où la jetoit l’exclusion de son général. Enfin Louvois n’eut pas le crédit de l’arrêter plus longtemps, et en mars 1681 le roi le fit maréchal de France seul. Quelques années après, il lui donna le vain titre de vice-roi de l’Amérique sans fonctions et sans appointements, enfin le gouvernement de Nantes et cette lieutenance générale de Bretagne que son fils eut à sa mort.

Le maréchal d’Estrées naquit, vécut et mourut pauvre ; fort honnête homme, et fort considéré, et toujours dans la plus étroite union avec ses frères le duc et le cardinal d’Estrées. Il vit aussi son fils grand d’Espagne, et son autre fils dans les négociations du dehors, mais sans avoir pu, ni lui ni son frère, vaincre la répugnance que quelque jeunesse de ce fils avoit donnée au roi de le faire évêque.

Peu de jours après la mort du maréchal d’Estrées, mourut la marquise de La Vallière, veuve du frère de la maîtresse du roi, que sa faveur avoit faite dame du palais de la reine. Son nom étoit Gié, et fort peu de chose, ce qui n’étoit pas surprenant ; mais une femme de beaucoup d’esprit, gaie, extrêmement aimable, qui avoit de l’intrigue et beaucoup d’amis, et qui, par là, sut se soutenir à la cour et dans le monde avec beaucoup de considération après la retraite de sa belle-soeur. Elle étoit devenue infirme et dévote, et ne venoit presque plus à la cour, mais toujours, quand elle y paraissoit, fort recherchée. Le roi, qui s’étoit fort amusé de sa gaieté et de son esprit, la distinguoit toutes les fois qu’il la voyoit, et conserva toujours de l’amitié pour elle.

Une autre mort fit bien plus de bruit, quoique d’une personne depuis longtemps retirée de tout, et qui n’avoit conservé aucun resté du crédit dominant qu’elle avoit si longtemps exercé. Ce fut la mort de Mme de Montespan arrivée fort brusquement aux eaux de Bourbon, à soixante-six ans, le vendredi 27 mai, à trois heures du matin.

Je ne remonterai pas au delà de mon temps à parler de celui de son règne. Je dirai seulement, parce que c’est une anecdote assez peu connue, que ce fut la faute de son mari plus que la sienne ; elle l’avertit du soupçon de l’amour du roi pour elle ; elle ne lui laissa pas ignorer qu’elle n’en pouvoit plus douter. Elle l’assura qu’une fête que le roi donnoit étoit pour elle ; elle le pressa, elle le conjura avec les plus fortes instances de l’emmener dans ses terres de Guyenne, et de l’y laisser jusqu’à ce que le roi l’eût oubliée et se fût engagé ailleurs. Rien n’y put déterminer Montespan, qui ne fut pas longtemps sans s’en repentir, et qui, pour son tourment, vécut toute sa vie et mourut amoureux d’elle, sans toutefois l’avoir jamais voulu revoir depuis le premier éclat. Je ne parlerai point, non plus, des divers degrés que la peur du diable mit à reprises à sa séparation de la cour, et je parlerai ailleurs de Mme de Maintenon qui lui dut tout, qui prit peu à peu sa place, qui monta plus haut, qui la nourrit longtemps des plus cruelles couleuvres, et qui enfin la relégua de la cour. Ce que personne n’osa, ce dont le roi fut bien en peine, M. du Maine, comme je l’ai dit ailleurs, s’en chargea, M. de Meaux acheva, elle partit en larmes et en furie, et ne l’a jamais pardonné à M. du Maine, qui par cet étrange service se dévoua pour toujours le cœur et la toute-puissance de Mme de Maintenon.

La maîtresse, retirée à la communauté de Saint-Joseph, qu’elle avoit bâtie, fut longtemps à s’y accoutumer. Elle promena son loisir et ses inquiétudes à Bourbon, à Fontevrault, aux terres de d’Antin, et fut des années sans pouvoir se rendre à elle-même. À la fin Dieu la toucha. Son péché n’avoit jamais été accompagné de l’oubli, elle quittoit souvent le roi pour aller prier Dieu dans un cabinet ; rien ne lui auroit fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre, elle fit tous les carêmes, et avec austérité quant aux jeûnes dans tous les temps de son désordre. Des aumônes, estime des gens de bien, jamais rien qui approchât du doute ni de l’impiété ; mais impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout ce que la beauté et la toute-puissance qu’elle en tiroit entraîne après soi. Résolue enfin de mettre à profit un temps qui ne lui avoit été donné que malgré elle, elle chercha quelqu’un de sage et d’éclairé et se mit entre les mains du P. de La Tour, ce général de l’Oratoire si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la prudence et les talents du gouvernement. Depuis ce moment jusqu’à sa mort, sa conversion ne se démentit point, et sa pénitence augmenta toujours. Il fallut d’abord renoncer à l’attachement secret qui lui étoit demeuré pour la cour, et aux espérances qui, toutes chimériques qu’elles fussent, l’avoient toujours flattée. Elle se persuadoit que la peur du diable seule avoit forcé le roi à la quitter ; que cette même peur dont Mme de Maintenon s’étoit habilement servie pour la faire renvoyer tout à fait, l’avoit mise au comble de grandeur où elle étoit parvenue ; que son âge et sa mauvaise santé qu’elle se figuroit l’en pouvoient délivrer ; qu’alors se trouvant veuf, rien ne s’opposeroit à rallumer un feu autrefois si actif, dont la tendresse et le désir de la grandeur de leurs enfants communs pouvoit aisément rallumer les étincelles, et qui n’ayant plus de scrupules à combattre, pouvoit la faire succéder à tous les droits de son ennemie.

Ses enfants eux-mêmes s’en flattoient et lui rendoient de grands devoirs et fort assidus. Elle les aimoit avec passion, excepté M. du Maine qui fut longtemps sans la voir, et qui ne la vit depuis que par bienséance. C’étoit peu dire qu’elle eût du crédit sur les trois autres, c’étoit de l’autorité, et elle en usait sans contrainte. Elle leur donnoit sans cesse, et par amitié et pour conserver leur attachement, et pour se réserver ce lien avec le roi qui n’avoit avec elle aucune sorte de commerce, même par leurs enfants. Leur assiduité fut retranchée ; ils ne la voyoient plus que rarement et après le lui avoir fait demander. Elle devint la mère de d’Antin dont elle n’avoit été jusqu’alors que la marâtre, elle s’occupa de l’enrichir.

Le P. de La Tour tira d’elle un terrible acte de pénitence, ce fut de demander pardon à son mari et de se remettre entre ses mains. Elle lui écrivit elle-même dans les termes les plus soumis, et lui offrit de retourner avec lui s’il daignoit la recevoir, ou de se rendre en quelque lieu qu’il voulût lui ordonner. À qui a connu Mme de Montespan, c’étoit le sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mérite sans en essuyer l’épreuve ; M. de Montespan lui fit dire qu’il ne vouloit ni la recevoir, ni lui prescrire rien, ni ouïr parler d’elle de sa vie. À sa mort, elle en prit le deuil comme une veuve ordinaire, mais il est vrai que, devant et depuis, elle ne reprit jamais ses livrées ni ses armes qu’elle avoit quittées, et porta toujours les siennes seules et pleines.

Peu à peu elle en vint à donner presque tout ce qu’elle avoit aux pauvres. Elle travailloit pour eux plusieurs heures par jour à des ouvrages bas et grossiers, comme des chemises et d’autres besoins semblables, et y faisoit travailler ce qui l’environnoit. Sa table, qu’elle avoit aimée avec excès, devint la plus frugale, ses jeûnes fort multipliés ; sa prière interrompoit sa compagnie et le plus petit jeu auquel elle s’amusoit ; et à toutes les heures du jour, elle quittoit tout pour aller prier dans son cabinet. Ses macérations étoient continuelles ; ses chemises et ses draps étoient de toile jaune la plus dure et la plus grossière, mais cachés sous des draps et une chemise ordinaire. Elle portoit sans cesse des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, qui lui faisoient souvent des plaies ; et sa langue, autrefois si à craindre, avoit aussi sa pénitence. Elle étoit, de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu’elle payoit plusieurs femmes dont l’emploi unique étoit de la veiller. Elle couchoit tous ses rideaux ouverts avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses autour d’elle qu’à toutes les fois qu’elle se réveilloit elle vouloit trouver causant, joliant[2] ou mangeant, pour se rassurer contre leur assoupissement.

Parmi tout cela, elle ne put jamais se défaire de l’extérieur de reine qu’elle avoit usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite. Il n’y avoit personne qui n’y fût si accoutumé de ce temps-là qu’on en conservât l’habitude sans murmure. Son fauteuil avoit le dos joignant le pied de son lit ; il n’en falloit point chercher d’autre dans la chambre, non pas même pour ses enfants naturels, Mme la duchesse d’Orléans pas plus que les autres. Monsieur et la grande Mademoiselle l’avoient toujours aimée et l’alloient voir assez souvent. À ceux-là on apportoit des fauteuils et à Mme la Princesse ; mais elle ne songeoit pas à se déranger du sien, ni à les conduire. Madame n’y alloit presque jamais, et trouvoit cela fort étrange. On peut juger par là comme elle recevoit tout le monde. Il y avoit de petites chaises à dos, lardées de ployants de part et d’autre-, depuis son fauteuil, vis-à-vis les uns des autres, pour la compagnie qui venoit et pour celle qui logeoit chez elle, nièces, pauvres demoiselles, filles et femmes qu’elle entretenoit et qui faisoient les honneurs.

Toute la France y alloit. Je ne sais par quelle fantaisie cela s’étoit tourné de temps en temps en devoir ; les femmes de la cour en faisoient la leur à ses filles ; d’hommes il y en alloit peu sans des raisons particulières, ou des occasions. Elle parloit à chacun comme une reine qui tient sa cour et qui honore en adressant la parole. C’étoit toujours avec un air de grand respect, qui que ce fût qui entrât chez elle ; et de visites elle n’en faisoit jamais, non pas même à Monsieur, ni à Madame, ni à la grande Mademoiselle, ni à l’hôtel de Condé. Elle envoyoit aux occasions aux gens qu’elle vouloit favoriser, et point à tout ce qui la voyoit. Un air de grandeur répandu partout chez elle, et de nombreux équipages toujours en désarroi ; belle comme le jour jusqu’au dernier moment de sa vie, sans être malade, et croyant toujours l’être et aller mourir. Cette inquiétude l’entretenoit dans le goût de voyager ; et dans ses voyages elle menoit toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisoient passer ses hauteurs et qui leur étoient adaptées. Il n’étoit pas possible d’avoir plus d’esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux et qu’elle communiquoit si bien par l’habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d’elle, ses femmes, celles que, sans l’avoir été, elle avoit élevées chez elle, le prenoient toutes, et qu’on le sent et on lé reconnoît encore aujourd’hui dans le peu de personnes qui en restent. C’étoit le langage naturel de la famille, de son frère et de ses sœurs. Sa dévotion ou peut-être sa fantaisie étoit de marier les gens, surtout les jeunes filles ; et comme elle avoit peu à donner après toutes ses aumônes, c’étoit souvent la faim et la soif qu’elle marioit. Jamais, depuis sa sortie de la cour, elle ne s’abaissa à rien demander pour soi ni pour autrui. Les ministres, les intendants, les juges n’entendirent jamais parler d’elle. La dernière fois qu’elle alla à Bourbon, et sans besoin, comme elle faisoit souvent, elle paya deux ans d’avance toutes les pensions charitables, qu’elle faisoit en grand nombre, presque toutes à de pauvre noblesse, et doubla toutes ses aumônes. Quoique en pleine santé, et de son aveu, elle disoit qu’elle croyoit qu’elle ne reviendroit pas de ce voyage, et que tous ces pauvres gens auroient, avec ces avances, le temps de chercher leur subsistance ailleurs. En effet, elle avoit toujours la mort présente ; elle en parloit comme prochaine dans une fort bonne santé, et avec toutes ses frayeurs, ses veilleuses et une préparation continuelle, elle n’avoit jamais ni médecin ni même de chirurgien.

Cette conduite concilie avec ses pensées de sa fin les idées éloignées de pouvoir succéder à Mme de Maintenon, quand le roi, par sa mort, deviendroit libre. Ses enfants s’en flattoient, excepté M. du Maine, qui n’y auroit pas gagné. La cour intérieure regardoit les événements les plus étranges comme si peu impossibles, qu’on a cru que cette pensée n’avoit pas peu contribué à l’empressement des Noailles pour le mariage d’une de leurs filles avec le fils aîné de d’Antin. Ils s’étoffent fort accrochés à Mlle Choin ; ils cultivoient soigneusement Mme la Duchesse ; et pour ne laisser Monseigneur libre d’eux par aucun côté, ils s’étoient saisis de Mme la princesse de Conti en donnant une de leurs filles à La Vallière, qui étoit son cousin germain, et qui pouvoit tout sur elle. Liés comme ils étoient à Mme de Maintenon par le mariage de leur fils avec sa nièce, qui lui tenoit lieu de fille, il sembloit que l’alliance de Mme de Montespan ne dût pas leur convenir par la jalousie et la haine extrême que lui portoit Mme de Maintenon, et qui se marquoit en tout avec une suite qu’elle n’eut jamais pour aucun autre objet. Une considération si forte et si délicate ne put les retenir ni les empêcher de profiter de cette alliance pour faire leur cour à Mme de Montespan comme à quelqu’un dont ils attendoient.

La maréchale de Cœuvres n’avoit point d’enfants. Ils prirent l’occasion de ce voyage de Bourbon pour lui donner leur fille à y mener comme la sienne, c’est-à-dire allant avec elle, et n’ayant de maison, de table ni d’équipage que ceux de Mme de Montespan. Elle fit sa cour aux personnes de la compagnie, toutes subalternes qu’elles fussent ; et pour Mme de Montespan, elle lui rendit beaucoup plus de respects qu’à Mme la duchesse de Bourgogne, ni à Mme de Maintenon. Elle ne fut occupée que d’elle, de lui plaire, de la gagner, et de gagner toutes celles de sa maison. Mme de Montespan la traitoit en reine, s’en amusoit comme d’une poupée, la renvoyoit quand elle l’importunoit, et lui parloit extrêmement françois. La maréchale avaloit tout, et n’en étoit que plus flatteuse et plus rampante.

Mme de Saint-Simon et Mme de Lauzun étoient à Bourbon lorsque Mme de Montespan y arriva. J’ai remarqué ailleurs qu’elle étoit cousine issue de germain de ma mère (petits-enfants du frère et de la soeur) ; que Mme de Montespan la fit faire dame du palais de la reine lorsqu’on choisit les premières ; que mon père refusa ; et que Mme de Montespan voyoit toujours ma mère en tout temps et à toutes heures, et s’est toujours piquée de la distinguer. Ma mère la voyoit donc de temps en temps à Saint-Joseph, et Mme de Saint-Simon aussi ; aussi à Bourbon lui fit-elle toutes sortes d’amitiés et de caresses, on n’oseroit dire, de distinctions, avec cet air de grandeur qui lui étoit demeuré. La maréchale de Coeuvres en étoit mortifiée de jalousie jusqu’à le montrer et l’avouer, et on s’en divertissoit. Je rapporte ces riens pour montrer que l’idée de remplacer Mme de Maintenon, toute chimérique qu’elle fût, étoit entrée dans la tête des courtisans les plus intérieurs, et quelle étoit la leur du roi et de la cour.

Parmi ces bagatelles, et Mme de Montespan dans une très bonne santé, elle se trouva tout à coup si mal une nuit, que ses veilleuses envoyèrent éveiller ce qui étoit chez elle. La maréchale de Coeuvres accourut des premières, qui, la trouvant prête à suffoquer et la tête fort embarrassée, lui fit à l’instant donner de l’émétique de son autorité, mais une dose si forte, que l’opération leur en fit une telle peur qu’on se résolut à l’arrêter, ce qui peut-être lui coûta la vie.

Elle profita d’une courte tranquillité pour se confesser et recevoir les sacrements. Elle fit auparavant entrer tous ses domestiques jusqu’aux plus bas, fit une confession publique de ses péchés publics, et demanda pardon du scandale qu’elle avoit si longtemps donné, même de ses humeurs, avec une humilité si sage, si profonde, si pénitente que rien ne put être plus édifiant. Elle reçut ensuite les derniers sacrements avec une piété ardente. Les frayeurs de la mort qui, toute sa vie, l’avoient si continuellement troublée, se dissipèrent subitement et ne l’inquiétèrent plus. Elle remercia Dieu en présence de tout le monde de ce qu’il permettoit qu’elle mourût dans un lieu où elle étoit éloignée des enfants de son péché, et n’en parla durant sa maladie que cette seule fois. Elle ne s’occupa plus que de l’éternité, quelque espérance de guérison dont on la voulût flatter, et de l’état d’une pécheresse dont la crainte étoit tempérée par une sage confiance en la miséricorde de Dieu, sans regrets et uniquement attentive à lui rendre son sacrifice plus agréable, avec une douceur et une paix qui accompagna toutes ses actions.

D’Antin, à qui on avoit envoyé un courrier, arriva comme elle approchoit de sa fin. Elle le regarda et lui dit seulement qu’il la voyoit dans un état bien différent de celui où il l’avoit vue à Bellegarde. Dès qu’elle fut expirée, peu d’heures après l’arrivée de d’Antin, il partit pour Paris, ayant donné ses ordres, qui furent étranges ou étrangement exécutés. Ce corps, autrefois si parfoit, devint la proie de la maladresse et de l’ignorance du chirurgien de la femme de Le Gendre, intendant de Montauban, qui étoit venu prendre les eaux, et qui mourut bientôt après, elle-même. Les obsèques furent à la discrétion des moindres valets, tout le reste de la maison ayant subitement déserté. La maréchale de Cœuvres se retira sur-le-champ à l’abbaye de Saint-Menou, à quelques lieues de Bourbon, dont une nièce du P. La Chaise étoit abbesse, avec quelques-unes de la compagnie de Mme de Montespan, les autres ailleurs. Le corps demeura longtemps sur la porte de la maison, tandis que les chanoines de la Sainte-Chapelle et les prêtres de la paroisse disputoient de leur rang jusqu’à plus que de l’indécence, Il fut mis en dépôt dans la paroisse comme y eût pu être celui de la moindre bourgeoise du lieu, et longtemps après porté à Poitiers dans le tombeau de sa maison à elle, avec une parcimonie indigne. Elle fut amèrement pleurée de tous les pauvres de la paroisse, sur qui elle répandoit une infinité d’aumônes, et d’autres sans nombre de toutes les sortes à qui elle en distribuoit continuellement.

D’Antin étoit à Livry, où Monseigneur étoit allé chasser et coucher une nuit, lorsqu’il reçut le courrier de Bourbon. En partant pour s’y rendre, il envoya avertir à Marly les enfants naturels de sa mère. Le comte de Toulouse l’alla dire au roi, et lui demander la permission d’aller trouver sa mère. Il la lui accorda, et [le comte de Toulouse] partit aussitôt ; mais il ne fut que jusqu’à Montargis, où il trouva un courrier qui apportoit la nouvelle de sa mort, ce qui fit aussi rebrousser les médecins et les autres secours qui l’alloient trouver à Bourbon. Rien n’est pareil à la douleur que Mme la duchesse d’Orléans, Mme la Duchesse et le comte de Toulouse en témoignèrent. Ce dernier l’étoit allé cacher de Montargis à Rambouillet. M. du Maine eut peine à contenir sa joie ; il se trouvoit délivré de tout reste d’embarras. Il n’osa rester à Marly ; mais, au bout de deux jours qu’il fut à Sceaux, il retourna à Marly et y fit mander son frère. Leurs deux soeurs, qui étoient aussi retirées à Versailles, eurent le même ordre de retour. La douleur de Mme la Duchesse fut étonnante, elle qui s’étoit piquée toute sa vie de n’aimer rien, et à qui l’amour même, ou ce que l’on croyoit tel, n’avoit jamais pu donner de regrets. Ce qui le fut davantage, c’est celle de M. le Duc qui fut extrême, lui si peu accessible à l’amitié, et dont l’orgueil étoit honteux d’une telle belle-mère. Cela put confirmer dans l’opinion que j’ai expliquée plus haut de leurs espérances, auxquelles cette mort mit fin.

Mme de Maintenon, délivrée d’une ancienne maîtresse dont elle avoit pris la place, qu’elle avoit chassée de la cour, et sur laquelle elle n’avoit pu se défaire de jalousies et d’inquiétudes, sembloit devoir se trouver affranchie. Il en fut autrement ; les remords de tout ce qu’elle lui avoit dû, et de la façon dont elle l’en avoit payée, l’accablèrent tout à coup à cette nouvelle. Les larmes la gagnèrent, que faute de meilleur asile, elle fut cacher à sa chaise percée ; Mme la duchesse de Bourgogne qui l’y poursuivit en demeura sans parole d’étonnement. Elle ne fut pas moins surprise de la parfaite insensibilité du roi après un amour si passionné de tant d’années ; elle ne put se contenir de le lui témoigner. Il lui répondit tranquillement que, depuis qu’il l’avoit congédiée, il avoit compté ne la revoir jamais, qu’ainsi elle étoit dès lors morte pour lui. Il est aisé de juger que la douleur des enfants qu’il en avoit ne lui plut pas. Quoique redouté au dernier point, elle eut son cours, et il fut long. Toute la cour les fut voir sans leur rien dire, et le spectacle ne laissa pas d’en être curieux. Un contraste entre eux et la princesse de Conti ne le fut pas moins, et les humilia beaucoup. Celle-ci étoit en deuil de sa tante, Mme de La Vallière, qui venoit de mourir. Les enfants du roi et de Mme de Montespan n’osèrent porter aucun deuil d’une mère non reconnue. Il n’y parut qu’au négligé, au retranchement de toute parure et de tout divertissement, même du jeu qu’elles s’interdirent pour longtemps, ainsi que le comte de Toulouse. La vie et la conduite d’une si fameuse maîtresse depuis sa retraite forcée m’a paru être une chose assez curieuse pouf s’y étendre, et l’effet de sa mort propre à caractériser la cour.

D’Antin, délivré des devoirs à rendre à une mère impérieuse, fut plus sensible à ce soulagement qu’à la cessation de tout ce qu’il tiroit d’elle depuis sa dévotion. Cette raison et celles de ses sœurs bâtardes et du comte de Toulouse à qui il vouloit plaire, et qui aimoient et rendoient tant à leur mère, l’y rendoit plus attentif. La pénitence la rendoit libérale pour lui ; mais son cœur n’avoit jamais pu s’ouvrir sur le fils qu’elle avoit eu de son mari, toute la place en étoit prise par ses autres enfants. La contrainte qu’elle se donnoit sur ceux-ci augmentoit sa peine à l’égard de l’autre pour qui tout étoit par effort. Sa conduite lâchoit la bride à l’humeur, et un autre que d’Antin auroit encore eu le motif de se voir débarrassé d’une mère devenue sa honte et celle de sa maison. Mais tel n’étoit pas son caractère : né avec beaucoup d’esprit naturel, il tenoit de ce langage charmant de sa mère et du gascon de son père, mais avec un tour et des grâces naturelles qui prévenoient toujours. Beau comme le jour étant jeune, il en conserva de grands restes jusqu’à la fin de sa vie, mais une beauté mâle, et une physionomie d’esprit. Personne n’avoit ni plus d’agréments, de mémoire, de lumière, de connoissance des hommes et de chacun, d’art et de ménagements pour savoir les prendre, plaire, s’insinuer, et parler toutes sortes de langages ; beaucoup de connoissances et des talents sans nombre, qui le rendoient propre à tout, avec quelque lecture. Un corps robuste et qui sans peine fournissoit à tout répondoit au génie, et quoique peu à peu devenu fort gros, il ne lui refusoit ni veilles ni fatigues. Brutal par tempérament, doux, poli par jugement, accueillant, empressé à plaire, jamais il ne lui arrivoit de dire mal de personne. Il sacrifia tout à l’ambition et aux richesses, quoique prodigue, et fut le plus habile et le plus raffiné courtisan de son temps, comme le plus incompréhensiblement assidu. Application sans relâche, fatigues incroyables pour se trouver partout à la fois, assiduité prodigieuse en tous lieux différents, soins sans nombre, vues en tout, et cent à la fois, adresses, souplesses, flatteries sans mesure, attention continuelle et à laquelle rien n’échappoit, bassesses infinies, rien ne lui coûta, rien ne le rebuta vingt ans durant, sans aucun autre succès que la familiarité qu’usurpoit sa gasconne impudence, avec des gens que tout lui persuadoit avec raison qu’il falloit violer quand on étoit à portée de le pouvoir. Aussi n’y avoit-il pas manqué avec Monseigneur, dont il étoit menin et duquel son mariage l’avoit fort approché. Il avoit épousé la fille aînée du duc d’Uzès et de la fille unique du duc de Montausier, dont la conduite obscure et peu régulière ne l’empêcha jamais de vivre avec elle et avec tous les siens avec une considération très marquée, et prenant une grande part à eux tous, ainsi qu’à ceux de la maison de sa mère. Sa table, ses équipages, toute sa dépense étoit prodigieuse et la fut dans tous les temps. Son jeu furieux le fit subsister longtemps ; il y étoit prompt, exact en comptes, bon payeur sans incidents, jouoit [tous les jeux] fort bien, heureux à ceux de hasard ; et avec tout cela, fort accusé d’aider la fortune.

Sa servitude fut extrême à l’égard des enfants de sa mère sa patience infinie aux rebuts. On a vu celui qu’ils essuyèrent pour lui, lorsqu’à la mort de son père ils demandèrent tous au roi de le faire duc ; et si le dénouement qui se verra bientôt n’eût découvert ce qui avoit rendu tant d’années et de ressorts inutiles, on ne pourroit le concevoir. On a vu comment sa mère lui fit quitter solennellement le jeu en lui assurant une pension de dix mille écus, combien le roi trouva ridicule l’éclat de la profession qu’il en fit, et comment peu à peu il le reprit, deux ans après, tout aussi gros qu’auparavant. Une autre disparate qu’il fit pendant cette abstinence de jeu lui réussit tout aussi mal. Il se mit dans la dévotion, dans les jeûnes qu’il ne laissoit pas ignorer, et qui durent coûter à sa gourmandise et à son furieux appétit ; il affecta d’aller tous les jours à la messe, et une régularité extérieure. Il soutint cette tentative près de deux ans. À la fin, la voyant sans succès, il s’en lassa, et peu à peu, avec le jeu, il reprit son premier genre de vie. Avec de tels défauts si reconnus, il en eut un plus malheureux que coupable, puisqu’il ne dépendoit pas de lui, dont il souffrit plus que de pas un. C’étoit une poltronnerie, mais telle qu’il est incroyable ce qu’il faut qu’il ait pris sur lui pour avoir servi si longtemps. Il en a reçu en sa vie force affronts avec une dissimulation sans exemple. M. le Duc, méchant jusqu’à la barbarie, étant de jour au bombardement de Bruxelles, le vit venir à la tranchée pour dîner avec lui. Aussitôt il donna le mot, mit toute la tranchée dans la confidence, et un peu après s’être mis à table, voilà une vive alarme, une grande sortie des ennemis et tout l’appareil d’un combat chaud et imminent. Quand M. le Duc s’en fut assez diverti, il regarda d’Antin : « Remettons-nous à table, lui dit-il ; la sortie n’étoit que pour toi. » D’Antin s’y remit sans s’en émouvoir, et il n’y parut pas.

Une autre fois, M. le prince de Conti, qui ne l’aimoit pas à cause de M. du Maine et de M. de Vendôme, visitoit des postes à je ne sais plus quel siége, et trouva d’Antin d’ans un assez avancé. Le voilà à faire ses grands rires qui lui cria : « Comment, d’Antin, te voilà ici, et tu n’es pas encore mort ? » Cela fut avalé avec tranquillité et sans changer de conduite avec ces deux princes qu’il voyoit très familièrement. La Feuillade, fort envieux et fort avantageux, lui fit une incartade aussi gratuite que ces deux-là. Il étoit à Meudon, à deux pas de Monseigneur, dans la même pièce. Je ne sais sur quoi on vint à parler de grenadiers, ni ce que dit d’Antin, qui forma une dispute fort légère, et plutôt matière de conversation. Tout d’un coup : « C’est bien à vous, lui dit La Feuillade en élevant le ton, à parler de grenadiers, et où en auriez-vous vu ? » D’Antin voulut répondre. « Et moi, interrompit La Feuillade, j’en ai vu souvent en des endroits dont vous n’auriez osé approcher de bien loin. » D’Antin se tut, et la compagnie resta stupéfaite. Monseigneur, qui l’entendit, n’en fit pas semblant, et dit après que, s’il avoit témoigné l’avoir ouï, il n’avoit plus de parti à prendre que celui de faire jeter La Feuillade par les fenêtres, pour un si grand manque de respect en sa présence. Cela passa doux comme lait, et il n’en fut autre chose. En un mot, il étoit devenu honteux d’insulter d’Antin.

Il faut convenir que c’étoit grand dommage qu’il eût un défaut si infamant, sans lequel on eût peut-être difficilement trouvé un homme plus propre que lui à commander les armées. Il avoit les vues vastes, justes, exactes, de grandes parties de général, un talent singulier pour les marches, les détails de troupes, de fourrages, de subsistances, pour tout ce qui fait le meilleur intendant d’armée, pour la discipline, sans pédanterie et allant droit au but et au fait, une soif d’être instruit de tout, qui lui donnoit une peine infinie et lui coûtoit cher en espions. Ces qualités le rendoient extrêmement commode à un général d’armée ; le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme s’en sont très utilement servis. Il avoit toujours un dessinateur ou deux qui prenoient tant qu’ils pouvoient les plans du pays, des marches, des camps, des fourrages et de ce qu’ils pouvoient de l’armée des ennemis. Avec tant de vues, de soins, d’applications différentes à la cour et à la guerre, toujours à soi, toujours la tête libre et fraîche, despotique sur son corps et sur son esprit, d’une société charmante, sans tracasserie, sans embarras, avec de la gaieté et un agrément tout particulier, affable aux officiers, aimable aux troupes, à qui il étoit prodigue avec art et avec goût, naturellement éloquent et parlant à chacun sa propre langue, aisé en tout, aplanissant tout, fécond en expédients, et capable à fond de toutes sortes d’affaires, c’étoit un homme certainement très rare. Cette raison m’a fait étendre sur lui, et il est bon de faire connoître d’avance ce courtisan jusqu’ici si délaissé, qui va devenir un personnage pour le reste de sa vie. Fait et demeuré comme il étoit, il n’est pas surprenant qu’il y ait eu autant d’envie de s’accrocher aux Noailles. Le surprenant est que sa mère y ait non seulement consenti, mais qu’elle l’ait désiré plus que lui encore, avec sa retraite et sa dévotion véritable, pour se rapprocher Mme de Maintenon qu’elle avoit tant de raisons de haïr et de se la croire irréconciliable. Elle lui écrivit plusieurs lettres flatteuses à l’occasion de ce mariage ; elle n’en recul que des réponses sèches, et néanmoins fit tout pour le conclure, dans le dessein de lui plaire, tant sont fortes les chaînes du monde, auquel trop souvent on croit de bonne foi avoir entièrement renoncé, et que cependant, malgré tout ce qu’on en a éprouvé, il se trouve qu’on y tient encore.

D’Antin, qui avoit bien plus de sens que de valeur et d’honneur, n’avoit jamais ni espéré ni désiré de voir sa mère succéder à Mme de Maintenon. Comme son intérêt là-dessus n’aveugloit point son esprit, il en avoit trop pour n’en pas sentir la chimère ; et si, par impossible, la chimère eût réussi, il voyoit trop clair dans sa plus étroite famille pour ignorer que ce ne seroit pour lui qu’un resserrement et un appesantissement de chaînes qui le rendroient plus esclave des enfants de sa mère, qui tireroient tout le fruit de ce retour, sans qui il ne pouvoit rien espérer d’une femme qui n’avoit jamais eu pour lui d’amitié ni d’estime, et dont le cœur n’étoit occupé que des fruits de son péché, quelque violence que la dévotion lui fît à son égard et au leur. Il comprenoit donc qu’avec le roi de plus dans la balance, et la dissipation que la dévotion trouveroit en ce retour, il ne feroit que ramasser à peine les miettes qui tomberoient de dessus leur table. Il sentoit encore avec justesse, et ne s’y trompa pas, la cause de l’inutilité de tous ses soins jusqu’alors ; que Mme de Maintenon étoit un obstacle implacable et invincible à toute fortune du fils légitime de son ancienne dame et maîtresse ; laquelle n’étant plus, il se flattoit d’arriver enfin, sans que cette ennemie régnante s’y opposât plus, et de voler enfin de ses propres ailes, sans être obligé à un vil emprunt des enfants de sa mère, dont il sentoit toute la honte, mais dont jusqu’alors il éprouvoit la nécessité. Le deuil épouvantable dont il affecta de s’envelopper pour leur plaire et pour dissimuler l’aise et le soulagement qu’il ressentoit, ne les put cacher à eux ni au monde. Il ne vouloit pas, d’autre part, avoir le démérite de l’affliction devant l’insensibilité du roi, ni devant l’ennemie de sa mère. La difficulté d’ajuster deux choses si peu alliables le trahit ; et le monde, follement accoutumé à la vénération de Mme de Montespan, ne pardonna pas à son fils, qui en tiroit si gros, de s’être remis sitôt au jeu, sous prétexte de la partie de Monseigneur, de laquelle il était. L’indécence des obsèques, et le peu qui fut distribué à ce nombreux domestique qui perdoit tout, fit beaucoup crier contre lui. Il crut l’apaiser par quelques largesses de gascon à quelques-uns des plus attachés. Il porta même à M. du Maine un diamant de grand prix, lui dit qu’il savoit qu’il avoit toujours aimé ce diamant, et qu’il ne pouvoit ignorer qu’il ne lui eût été destiné. M. du Maine le prit, mais vingt-quatre heures après le lui renvoya par un ordre supérieur. Tout cela ne fut rien en comparaison de l’affaire du testament.

On savoit que Mme de Montespan en avoit fait un, il y avoit longtemps ; elle ne s’en étoit pas cachée, elle le dit même en mourant, mais sans ajouter où on le trouveroit, parce qu’il étoit apparemment dans ses cassettes avec elle ; ou, comme on n’en doutoit guère, que le P. de La Tour ne l’eût entre les mains. Cependant le testament ne se trouva point, et le P. de La Tour, qui étoit alors dans ses visites des maisons de l’Oratoire, déclara en arrivant qu’il ne l’avoit point, mais sans ajouter qu’il n’en avoit point de connoissance. Cela acheva de persuader qu’il y en avoit un, et qu’il étoit enlevé et supprimé pour toujours. Le vacarme fut épouvantable, les domestiques firent de grands cris, et les personnes subalternes attachées à Mme de Montespan qui y perdirent tout jusqu’à cette ressource. Ses enfants s’indignèrent de tant d’étranges procédés et s’en expliquèrent durement à d’Antin lui-même. Il ne fit que glisser et secouer les oreilles sur ce à quoi il s’étoit bien attendu ; il avoit été au solide, et il se promettoit bien que la colère passeroit avec la douleur et ne lui nuiroit pas en choses considérables. La perte commune réunit pour un temps Mme la duchesse d’Orléans et Mme la Duchesse. Mme de Saint-Simon à son retour, ni moi en l’attendant, n’allâmes ni ne fîmes rien dire à M. le Duc ni à Mme la Duchesse. La maréchale de Cœuvres, qui pendant son voyage avoit perdu son beau-père et avoit pris le nom de maréchale d’Estrées, arriva bien dolente d’avoir perdu son voyage. Elle essaya d’en profiter au moins auprès des filles de Mme de Montespan. Leur douleur dura assez longtemps, avec elle finit la réunion des deux soeurs, et celle qu’elle avoit produite aussi entre Mme la Duchesse et Mme la princesse de Conti, et toutes reprirent à l’égard les unes des autres leur conduite ordinaire peu à peu, et à l’égard du monde leur train de vie accoutumé. D’Antin n’en fut pas quitte sitôt ni si à bon marché qu’il s’en étoit flatté avec les enfants de sa mère, mais à la fin tout sécha, passa et disparut. Ainsi va le cours du monde.


  1. Cinquième.
  2. Vieux mot qui signifie riant, plaisantant, se livrant à la joie.