Mille et un jours en prison à Berlin/36

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Le Voyage à Rome et la Lettre pastorale
« À notre retour de Rome »



On n’a pas perdu le souvenir des acclamations qui accueillirent le cardinal Mercier à Rome, dans le voyage qu’il fit au commencement de 1916. Il arriva dans la Ville Éternelle le 14 janvier au soir et y fut reçu comme un roi. C’est sous une véritable pluie de fleurs, au milieu des ovations, qu’il gagna le Collège belge choisi pour sa résidence. Le lendemain, toute l’aristocratie romaine allait s’y inscrire avec les membres les plus éminents de la colonie belge et les représentants des légations alliées.

À plusieurs reprises, Benoît XV reçut le cardinal en audience particulière, comme il reçut aussi Mgr Heylen, dont la visite à Rome coïncidait avec celle du primat de Belgique. La participation aux travaux des Congrégations, les réceptions, les visites absorbèrent le reste de son séjour. De tous côtés des représentants de tous les partis saluaient sa venue en termes empreints du plus profond respect. Les cardinaux de Paris et de Londres, les évêques, les prélats, les Belges exilés, les associations catholiques des pays alliés lui envoyaient des délégations et des adresses pour lui exprimer leur admiration.

À son départ pour la Belgique, à Rome et dans les villes qui marquaient son passage, il fut l’objet de manifestations identiques à celles qui l’avaient accueilli cinq semaines plus tôt.

Le Cardinal est-il allé de lui-même à Rome pour plaider la cause des Belges ? Y a-t-il été appelé par le Pape désireux de s’instruire ? Il réussit en tout cas à rompre le cordon d’investissement établi autour du Vatican par les agents de l’Allemagne et de l’Autriche. Son voyage eut pour résultat d’aviver les sympathies pour la Belgique, d’éclairer le Vatican et de le rendre plus favorable aux Belges. Mgr Heylen et lui ont eu raison des dernières résistances, plus importantes par la qualité que par le nombre, dont l’entourage du Saint Père était, malheureusement, le retranchement suprême. Rien n’a tenu contre la simplicité, la modération et la force de ces deux confesseurs — le mot n’est pas excessifs — armés de témoignages directs et en état d’opposer des faits authentiques, contrôlés par leurs soins, soumis à une critique impitoyable, aux arguties des avocats de l’Allemagne.

Rentré à Malines, le Cardinal Mercier écrivit pour ses diocésains la magnifique pastorale : « À notre retour de Rome ». On lira avec émotion les extraits suivants, en admirant la courageuse fierté avec laquelle son auteur a affirmé, au milieu des baïonnettes prussiennes, les espoirs de son peuple.


Fête de Saint-Thomas-d’Aquin, 1916.


Mes bien chers Frères,
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Il y a beaucoup de choses que je ne puis vous dire. Vous me comprenez. La situation anormale que nous avons à subir nous interdit de vous exposer, à cœur ouvert, tout juste ce qu’il y a en notre âme, de meilleur et de plus intime pour vous ; ce qui, venant de plus haut et vous touchant de plus près, est à moi mon plus ferme soutien et serait pour vous, si je pouvais parler, votre tout puissant réconfort ; mais vous ne douterez pas de ma parole, vous me croirez lorsque je vous assure que mon voyage a été particulièrement béni, et que je vous reviens heureux, très heureux.

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Vous avez eu déjà des échos, je pense, des acclamations qui, sur tout le parcours de notre voyage, à l’aller et au retour, en Suisse et en Italie, saluèrent le nom belge.

Supposez même, mes bien chers Frères, que l’issue finale du duel gigantesque engagé, en ce moment, en Europe et en Asie-Mineure, fût encore incertaine, un fait acquis à la civilisation et à l’histoire, c’est, le triomphe moral de la Belgique. En union avec votre Roi et votre Gouvernement, vous avez consenti à la Patrie un sacrifice immense. Par respect pour notre parole d’honneur ; pour affirmer que, dans vos consciences, le droit prime tout, vous avez sacrifié vos biens, vos foyers, vos fils, vos époux, et, après dix-huit mois de contrainte, vous demeurez, commele premier jour, fiers de votre geste ; l’héroïsme vous paraît si naturel, qu’il ne vous vient pas à la pensée d’en tirer gloire pour vous-mêmes. Mais si vous aviez pu, comme nous, franchir nos frontières et contempler à distance la patrie belge ; si vous aviez entendu le peuple, « l’homme dans la rue », ainsi que s’expriment les Anglais, je veux dire l’ouvrier manuel, le petit employé, la femme de la classe qui peine ; si vous aviez recueilli les témoignages, vivants ou écrits, de ceux qui représentent, avec autorité, les grandes forces sociales, la politique, la presse, la science, l’art, la diplomatie, la religion, vous auriez mieux pris conscience de la magnanimité de votre attitude, vos âmes auraient tressailli d’allégresse et même, je crois, d’orgueil.

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Vous voudrez bien reconnaître que je ne vous ai jamais caché mes appréhensions. Je vous ai prêché le patriotisme, parce qu’il est une dépendance de la vertu maîtresse du christianisme, de la charité. Mais, dès l’abord, je vous ai fait entrevoir que, selon mon humble pressentiment, notre épreuve serait longue, et que le succès appartiendrait aux nations qui y mettraient le plus d’endurance.

La conviction, naturelle et surnaturelle, de notre victoire finale est plus profondément que jamais ancrée en mon âme. Si, d’ailleurs, elle avait pu être ébranlée, les assurances que m’ont fait partager plusieurs observateurs désintéressés et attentifs de la situation générale, appartenant notamment aux deux Amériques, l’eussent solidement raffermie.

Nous l’emporterons, n’en doutez pas, mais nous ne sommes pas au bout de nos souffrances.

La France, l’Angleterre, la Russie se sont engagées à ne pas conclure de paix, tant que la Belgique n’aura pas recouvré son entière indépendance et n’aura pas été largement indemnisée. L’Italie, à son tour, a adhéré au pacte de Londres.

L’avenir n’est point douteux pour nous.

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