Noëls anciens de la Nouvelle-France/II

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Dussault & Proulx, imprimeurs (p. 19-27).
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II.

Je lis encore dans le Journal des Jésuites, à la date du 25 décembre 1646 :

« On sonna la veille de Noël à onze heures ; on dit l’air Mortels, et ensuite les litanies du Nom de Jésus. On tira un coup de canon à minuit et aussitôt on commença le Te Deum et puis la messe… On tira cinq coups à l’élévation de la messe de minuit. » etc.

Cuvier, à la seule inspection d’un os, reconstituait des monstres énormes, le mastodonte, le mégathérium antédiluviens. Il pensait que la structure d’un être disparu se révèle clairement dans une de ses dents, et cette dent lui a suffi pour ressusciter des troupeaux d’animaux gigantesques. Voilà donc ce qu’au savant pouvait dire un os, seul débri conservé en dépit des siècles.

Or, quelque chose dure autant que les os, plus même, on le peut affirmer sûrement : ce sont les mots. Sans posséder le prodigieux talent du grand naturaliste, je crois cependant avoir retrouvé, avec un mot, les cinq couplets du noël chanté à Québec, à la messe de minuit, le 25 décembre 1646, célébrée, comme la précédente, dans la maison de la Compagnie des Cent Associés.

J’ai dit qu’un mot, un petit mot de deux syllabes — Mortels — me l’avait fait retrouver dans un incunable canadien, le Nouveau recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec [1]. Bien que ce livre ne soit pas signé, l’auteur en est parfaitement connu.

Le 26 juin 1794, débarquait à Québec un jeune prêtre, âgé de vingt-huit ans, qui n’avait pour tout bagage qu’un bréviaire, un violon, et un recueil de cantiques. Encore ce recueil — pour éviter sans doute des frais de douane — n’était-il imprimé que dans sa mémoire. Il se nommait Jean-Denis Daulé. C’était un prêtre que la Révolution Française avait chassé de son pays. Dans sa vieillesse, le bon Père Daulé, — c’est ainsi que toute la population de Québec, d’accord en cela avec le clergé, appelait le vénérable octogénaire — le bon Père Daulé se complaisait à raconter une étrange et singulière aventure survenue le jour même de son arrivée en Angleterre.

Il pouvait être cinq heures du soir, à la nuit tombante, en octobre. Le triste émigré suivait, au hasard de la route, un chemin parallèle au rivage d’où s’éloignait déjà le navire sauveur dont les blanches voiles éclairaient seules un ténébreux horizon. Il s’en allait, absolument perdu sur cette terre étrangère, ne sachant même pas le nom de la ville ou du hameau vers lequel il marchait. Où coucherait-il aujourd’hui ? Mangerait-il demain ?

Tout à coup, un galop furieux se fait entendre derrière lui. Le pauvre vagabond, qui se tenait au milieu de la chaussée, se range au plus vite. Le cheval, en apparence indomptable, semblait emporter son cavalier à l’abîme. Comme il passait devant lui, l’animal affolé fit un écart terrible. Mais son maître, par un prodigieux coup de bride, l’arrêta net. Daulé, se croyant mort, était tombé à genoux, les mains jointes, criant : « Mon Dieu ! » Le cavalier saute à terre, court au prêtre, le relève, puis, avec le grand geste d’un assassin qui poignarde, il lui enfonce… un portefeuille dans la poitrine. Avant que le proscrit épouvanté ne soit revenu de sa stupéfaction, le fantastique inconnu remonte en selle, pique des deux, et disparaît dans l’obscurité comme un personnage suspect de légende.

Le portefeuille contenait vingt louis d’or et une carte sur laquelle était écrit le nom d’un pays que le lecteur devinera sans peine. Avec cet argent, le bon Père Daulé paya ses frais d’auberge au village, son voyage à Londres et son passage à bord du premier navire appareillant pour le Canada.

Il débarqua à Québec le 26 juin 1794, et se retira au séminaire. Le premier octobre suivant, il alla résider chez les Jésuites. Il fut curé de la paroisse des Écureuils, de 1795 à 1806. De 1806 à 1832 — vingt-six ans — il fut le chapelain des religieuses Ursulines à Québec. Ce fut durant ce long séjour au monastère qu’il prépara son Recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec, en reconnaissance du fraternel accueil qu’il avait reçu au pays. [2]

Son précieux Recueil, qu’il publia, en 1819, sous le voile de l’anonymat, nous a conservé le texte du noël chanté à Québec, la nuit du 25 décembre 1646, dans cette chapelle temporaire [3] dont j’ai parlé et qui se trouvait alors installée, en attendant la reconstruction de l’église paroissiale, au second étage de la maison de la Compagnie des Cent Associés[4]. Ce cantique n’est qu’une paraphrase rythmée des paroles du prophète Isaïe :

Vox clamantis in deserto : Parate viam Domini, rectas facite in solitudine semitas Dei nostri.

Omnis vallis exaltabitur, et omnis mons et collis humiliabitur, et erunt prava in directa, et aspera in vias planas.

Et revelabitur gloria Domini, et videbit omnis caro pariter quod os Domini locutum est. — Ch. 40, versets 3, 4 et 5.

« On entend la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez les sentiers du Seigneur, rendez droit le chemin de la plaine.

« Abaissez les collines, comblez les vallons ; qu’on répare les chemins, qu’on aplanisse les routes.

« La gloire du Seigneur sera révélée, le Seigneur va parler, toute la terre verra notre Sauveur. »


PRÉPARATION PROCHAINE À LA VENUE DU MESSIE


Air : Après le cours heureux, etc.


Mortels, préparez-vous, le Seigneur va paraître,
Il vient pour vous combler de ses divins bienfaits,
Venez le reconnaître.
Se donnant à jamais,
Il daigne vous promettre
La paix.

Ce que Jean autrefois aux Juifs faisait entendre,
Pour leur faire éviter le céleste courroux,
Nous devons le comprendre
Et le pratiquer tous,
Quand un Dieu veut descendre
Pour nous.

Préparez sas sentiers, que tout mont s’aplanisse,
Égalez, s’il le faut, les vallons les plus creux ;
Faites que s’adoucisse
Tout chemin raboteux,
Que droit il aboutisse
Aux cieux.

Mais ce qu’il faut changer, c’est le cœur, non la terre ;
Ce qu’il faut réformer, chrétiens, ce sont nos mœurs ;
Pour voir cette Lumière,
Et goûter les douceurs
De ce Roi salutaire
Des cœurs.

Détruire tout orgueil, c’est baisser la montagne ;
Nous remplir de vertus, c’est combler les vallons ;
Égaler la campagne,
C’est en tout être bons ;
Un Dieu nous accompagne,
Allons !


Tel est ce vieux noël, venu on ne sait d’où, comme les pèlerins d’autrefois. Il est très beau n’est-ce pas ? Qui en est l’auteur ? Pour répondre à cette question-là il faudrait avoir ses grandes et petites entrées à la Bibliothèque Nationale à Paris. Ne cherchez pas ailleurs les bibles de noëls français, introuvables au Canada.

Par bonheur, nous possédons la musique de ce cantique remarquable, l’air en est indiqué au titre : Après le cours heureux.

Lorsqu’en 1819 l’abbé Daulé publia son Nouveau recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec, il y avait cent ans et plus que nos ancêtres chantaient les Cantiques Spirituels et les Noëls Nouveaux (1701-1710) du célèbre abbé Pellegrin. Or, parmi les Cantiques Spirituels de ce fécond compositeur — (ils sont au nombre de 221) — il y en avait un, écrit sur cette pensée : que la mort des justes est précieuse devant Dieu. Alors comme aujourd’hui, il était, hélas ! et il est encore très en vogue, car on le chantait, comme on le chante, aux funérailles des grands personnages.


Après le cours heureux d’une vie innocente
Le sort qui la finit n’est pas un triste sort ;
Le sort qNotre bonheur augmente
Le sort qEn approchant du port,
Le sort qOn voit sans épouvante
Le sort qOn voiLa Mort !


J’avais dix ans quand je l’entendis chanter à la cathédrale (aujourd’hui basilique mineure) de Notre-Dame de Québec, le matin du 13 janvier 1865. Jour de deuil que celui-là pour ma ville natale et le Canada français. Dans tout l’éclat de nos pompes religieuses, on y célébrait les funérailles d’un saint prêtre et d’un grand écrivain, l’abbé Jean-Baptiste-Antoine Ferland. À l’offertoire de la messe, là-haut, au chœur de l’orgue, la maîtrise chanta ce beau cantique de Pellegrin. C’est une de ses meilleures poésies religieuses, elle paraphrase avec un rare bonheur ces paroles du psaume 115 : preciosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus.

Dix-neuf ans plus tard, le 9 décembre 1884, toujours à Notre-Dame de Québec, la maîtrise répétait le cantique de Pellegrin sur le cercueil d’un autre prêtre éminent, fin lettré et savant musicien, Monsieur l’abbé Pierre Lagacé, [5] Principal de l’école normale Laval. Et je fus confirmé dans cette impression de très noble et très sereine mélancolie inspirée par cette belle composition.

J’ai constaté depuis que ce cantique de mort avait pour ancêtre spirituel le noël deux fois centenaire que nous sommes à étudier, lequel avait lui-même emprunté sa musique à un air de vaudeville écrit au commencement du dix-septième siècle ! Eh bien ! malgré la certitude historique de ce double fait, cette mélodie n’éveille en moi qu’un invincible sentiment de tristesse. Tant il est vrai que les impressions, de personnes ou de choses, d’événements ou de circonstances, reçues dans l’enfance et répétées dans la jeunesse, demeurent vivaces, indélébiles dans la mémoire du cœur et de l’esprit. La mélodie du vieux noël que nous allons écouter ensemble m’a causé l’une des meilleures émotions de ma vie. Son souvenir m’est délicieux à rappeler. Je m’en exagère sans doute la valeur. Cela tient-il à l’influence décisive des mots sur la musique ? Je ne sais. La faute en est-elle à mon imagination ardente, trop émue par les réminiscences personnelles que cette mélodie éveille en moi ? Peut-être. Mais il y a plus. Je crois à l’influence sympathique des airs anciens, airs doux et tendres, jadis aimés, leur beauté fascinatrice m’est irrésistible. Et sur ce point, lecteur, ne partagerez-vous pas mon sentiment ? Le souvenir d’un amour, d’une joie, d’un deuil ne demeure-t-il pas indissolublement attaché à tel ou tel refrain de chanson rieuse ou mélancolique ? Toute une époque même de la vie ne ressuscite-t-elle pas dans la mémoire où se répercute en échos éternels une complainte attendrissante ? Qui ne regrette pas sa jeunesse en écoutant, à l’automne de la vie, une voix étrangère chanter la romance de ses vingt ans ?

Je dois à mes lecteurs d’expliquer comment je sais et prouve que le noël de 1646, publié dans le Recueil de l’abbé Daulé, a pour musique un air de vaudeville. Tout se réduit à une citation et à une référence. L’ouvrage de Pellegrin est intitulé : « Cantiques spirituels sur les points principaux de la religion et de la morale chrétienne, composés sur des airs d’opéras, de vaudevilles très connus et sur les chants de l’Eglise. » La première édition en parut à Paris en 1701. La seconde, publiée en 1706, à Paris, par Nicolas LeClerc, est celle que j’ai consultée aux archives de l’Hôtel-Dieu de Québec. À la page 73 de cette dernière édition, se trouve le cantique 34ième : Que la mort des justes est précieuse devant Dieu, sur l’air : On dit que vos parents sont autant de Centaures, du vaudeville intitulé : La Trompette.

En voici la musique, textuellement copiée, avec au-dessous le premier couplet du noël recueilli par Daulé :



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raî -- tre, | Il vient pour vous combler _ de | ses di --
vins bien -- faits, Ve -- nez le re -- con --
naî -- tre, Se donnant _ à ja -- mais, il dai -- gne
vous pro -- met -- tre La paix.
}
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Je fais suivre le texte original de cette mélodie de sa version moderne, telle qu’écrite par l’abbé Daulé dans son Recueil de 1819. Leurs variantes, comparées, intéresseront peut-être nos musiciens.


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    g8 d g | a16 g a \stemUp b a8 | \stemNeutral d \stemUp b g | \break
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    }
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Mortels, _ pré -- pa -- rez- vous, le Sei -- gneur va pa-
raî -- tre, Il vient pour vous com -- bler de ses
di -- vins bien -- faits, Ve -- nez le re -- con-
naî -- tre, Se don -- nant à ja -- mais, Il dai -- gne
vous pro -- met -- tre La paix_!
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Et voilà pour le noël ancien de 1646.



  1. À Québec. — Imprimé à la Nouvelle Imprimerie — Hall des Francs-Maçons — 1819. Je ne crois pas faire erreur en attribuant à feu l’honorable Pierre-Joseph-Olivier Chauveau la proposition — unanimement acceptée par les bibliophiles — de considérer comme incunables canadiens tous les ouvrages imprimés au Canada avant 1820.
  2. Devenu aveugle, Jean-Denis Daulé se retira à l’Ancienne Lorette, chez M. François-Xavier Gilbert, instituteur, son protégé, où il mourut, le 16 novembre 1852, à l’âge patriarcal de 86 ans.

    Jean-Denis Daulé naquit à Paris, rue St-Eustache, en novembre 1765. Son père, Jean Daulé, venait de la Picardie où il était cultivateur. À l’époque de la naissance de leur enfant, Jean Daulé et sa femme, — Ony, servaient comme domestiques dans une grande maison, dont le maître, quelques années plus tard, leur accorda une pension qui leur permit de vivre honorablement. Jean-Denis Daulé entra au Séminaire des Pauvres que l’on appelait ainsi pour le distinguer d’un autre où la noblesse seule recevait l’instruction. Il fit un brillant cours d’études et, au sortir du collège, il embrassa l’état ecclésiastique. Jean-Denis Daulé fut ordonné prêtre à l’âge de 25 ans et vécut au Séminaire des Pauvres jusqu’à son départ de France. En 1792, la Convention forçant le clergé à reconnaître la constitution civile, Daulé, qui refusait d’être assermenté, quitta secrètement Paris, et se rendit à Rouen, chez son beau-frère. Filé par la police révolutionnaire, il s’enfuit à Calais d’où il traversa en Angleterre.

  3. Toutefois cette chapelle temporaire servit au culte pendant plus de seize années, du 14 juin 1640 au 24 décembre 1656, et dix-sept Fêtes de Noël y furent célébrées. Cette chapelle était placée sous le vocable de L’Immaculée Conception, comme l’attestent tous les actes consignés aux registres de l’état civil tenus à cette époque. La maison de la Compagnie des Cent Associés à Québec « devait être située vers l’emplacement de l’église anglicane. Voir Trait de mariage de Noël Morin et Concession à sa femme (Hélène Des Portes) — étude de Piraube ; aussi les premiers titres de la Fabrique de Québec » Cf : — Journal des Jésuites, annoté par l’abbé Laverdière, page 7.
    Noël Morin était un charron ; il épousa Hélène Des Portes le 9 janvier 1640 ; son contrat de mariage est daté du 27 décembre 1639.
  4. Il existe, aux Archives du Séminaire de Québec, un plan géométral de la Maison de la Compagnie des Cent Associés à Québec, en l’an 1639.
  5. Aux funérailles de l’abbé Ferland c’était lui qui chantait à l’orgue les stances du cantique de Pellegrin.