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Noëls anciens de la Nouvelle-France/XX

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Dussault & Proulx, imprimeurs (p. 171-178).
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XX.


Nouvelle agréable est le premier des Noëls nouveaux du Canada français, et par l’importance et par la date, comme Dans cette étable est le dernier des Noëls anciens de la Nouvelle-France. Leur rencontre ici me prévient que ma tâche est terminée, mon obligation remplie envers mes lecteurs. Je me reproche même d’avoir dépassé le but, car, sous prétexte de leur rapporter l’incident d’une désillusion personnelle, grossie aux proportions d’un désenchantement artistique, je me suis oublié à raconter l’histoire du Nouvelle agréable et son origine musicale. Ce qui est un hors-d’œuvre, étant donné le titre de ce livre et son sujet.

En effet, j’ai écrit, dans ma préface, que je n’entendais étudier que cinq vieux recueils de cantiques spirituels remarqués à la Bibliothèque des Pauvres, au monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec. Martial de Brives (1664), Surin (1694), Pellegrin (1701-1711), Garnier (1750), Daulé (1819), sont les seuls auteurs dont j’ai consulté les ouvrages et auxquels j’ai limité mes recherches historiques.

Je m’accuse cependant d’avoir enfreint une fois la règle que je m’étais strictement imposée en consultant en outre les archives manuscrites du couvent. Heureuse faute dont je n’éprouve aucun repentir, car je lui dois d’avoir exhumé d’un oubli aussi inexplicable qu’immérité le beau noël canadien-français de l’archidiacre Joseph Céré de la Colombière.

Au cours de ces études critiques, j’ai longuement parlé de la valeur littéraire des Noëls anciens de la Nouvelle-France, et, plus brièvement aussi, de leurs qualités artistiques, c’est-à-dire musicales. Il me reste à considérer leur importance historique.

Au lendemain de la signature du Traité de Paris — 10 avril 1763 — l’Angleterre, voulant s’assurer la possession de sa conquête, résolut d’asservir le Canada, en lui faisant perdre, comme à l’Irlande, ce qu’il avait de plus cher au monde après Dieu, son idiome national. Un des moyens les plus efficaces que les vainqueurs employèrent alors fut d’interdire toutes relations entre la France et son ancienne colonie. Échanges de commerce, rapports de familles, correspondances, tout fut brusquement interrompu. On défendit même l’exportation des livres et il fallut, au Séminaire de Québec, copier les auteurs classiques ainsi qu’on l’avait fait jadis dans les monastères du Moyen-Âge. Tout ce qui pouvait, de près ou de loin, rappeler un souvenir de France était soigneusement éliminé. Nul Français ne pouvait pénétrer dans la colonie sans un passeport bien en règle et devait se soumettre à la haute surveillance de la police. Nul Canadien, d’autre part, ne pouvait se rendre en France sans qu’il eût à donner de très graves raisons ; et encore devait-il se rapporter aux autorités londoniennes.

Cette vigilance inquiète et soupçonneuse dura trente ans — de 1760 à 1790. Oui, pendant trente ans, nos ancêtres eurent à soutenir, pour conserver l’usage de la langue française, une lutte acharnée, bien autrement formidable que les rencontres de l’ennemi sur les champs de bataille. Crémazie, le doux poète de la nostalgie, et qui lui-même mourut du mal du pays bien qu’il eut la France pour terre d’exil, Crémazie a chanté, avec un accent de vérité navrante, les affolantes angoisses et les inconsolables regrets de nos aïeux à cette époque sinistre de leur histoire. Relisez le Drapeau de Carillon, son plus beau cantique sur l’amour de la patrie :


Tous nos fiers paysans de leurs joyeuses voix
N’éveillaient plus l’écho qui dormait sur nos rives ;
Regrettant et pleurant les beaux jours d’autrefois,
Leurs chants ne trouvaient plus que des notes plaintives.
De nos bords s’élevaient de longs gémissements
Comme ceux d’un enfant qu’on enlève à sa mère ;
Et le peuple attendait, plein de frémissements,
En implorant le ciel dans sa douleur amère,
Le jour où, pour la France et son nom triomphant,
Il donnerait encore et son sang et sa vie ;
Car, privé des rayons de ce soleil ardent,
Il était exilé dans sa propre patrie.


Concevez, si possible, la tristesse infinie des Canadiens-français écoutant chanter dans leurs églises, en deuil de la patrie, ces véritables Noëls du Désespoir dont l’amertume était à ce point excessive qu’elle donnait à leurs âmes l’avant-goût des peines du dam : 25 décembre 1759, année trois fois sinistre par la bataille du 13 septembre, la mort de Montcalm, et la reddition de Québec ; 25 décembre 1760, année de la capitulation de Montréal ; 25 décembre 1763, l’année terrible par excellence, l’année de l’infâme Traité de Paris qui scellait la pierre du sépulcre où gisait ensevelie cette mère adorée qu’ils nommaient la Nouvelle-France.

Et cependant nos ancêtres ne renoncèrent pas à leur foi nationale ; ils crurent comme à un dogme à la résurrection du Canada-français laissé pour mort sur le champ de bataille et que la France monarchique avait abandonné aux fossoyeurs. Mais l’Église vint au tombeau politique de ce nouveau Lazare et répéta sur lui le miracle du Christ. Ce miracle, nos aïeux l’attendirent trente ans ! Je doute que la captivité de Babylone leur eût semblé plus longue, et que les Hébreux aient chanté avec une plus navrante tristesse l’élégiaque verset du psaume célèbre : Super flumina Babylonis illic sedimus et flevimus, cum recordamur Sion.

Au lendemain de la guerre franco-prussienne, un vieux curé alsacien vint à Paris solliciter des aumônes pour acheter une cloche à l’église d’un petit village, tout voisin de Strasbourg. Un matin, au cours de ses pérégrinations multiples, le bon prêtre rencontra sur le boulevard un de ses paroissiens qui, fort étonné de le trouver là, lui demanda à brûle-pourpoint ce qu’il y venait faire. Le vieillard lui exposa candidement l’objet de ses démarches. Stupéfaction du villageois — « Une cloche, acheter une cloche ! mais oubliez-vous, M. le curé, que les Allemands viennent de nous en donner une superbe, flambante neuve, et qui vaut, elle seule, tout un carillon ? » — « Mon ami, pour parler de la sorte vous ignorez ce que je sais depuis huit jours. Cette cloche-là a été fondue avec le bronze des canons français livrés à Metz ; les Prussiens me l’ont dit eux-mêmes. Le lendemain, je me suis mis en route, car maintenant il faut qu’elle parte ou que je meure : je pleure trop aujourd’hui quand je l’entends sonner ! »

Cette noble action d’un noble cœur émeut au possible. Mais l’attendrissante sensibilité de cette âme d’élite, vibrant au diapason le plus élevé du patriotisme, soutiendra-t-elle jamais la comparaison avec le stoïque courage de nos ancêtres, dévorant, pendant trente années, les larmes les plus amères qu’un œil humain puisse verser, et trouvant je ne sais où, dans un sublime élan d’héroïsme, la force de chanter les noëls anciens de la vieille France ? Israël captif, en présence de l’Euphrate qui lui rappelait le souvenir du Jourdain, suspendait ses lyres et ses cithares aux arbres du rivage et refusait à son vainqueur de lui apprendre les hymnes de Sion. Quomodo cantabimus canticum Domini in terra aliena ? Le Canada français, devenu anglais malgré lui, chante haut et ferme devant ses maîtres qui n’osent pas lui imposer silence. Il chante pour ses enfants et les enfants de leurs enfants afin qu’ils n’oublient pas ces cantiques religieux au rythme desquels la première mère-patrie endormait leurs berceaux, éveillait leurs jeunes âmes, et que de la sorte ce répertoire de mélodies nationales se transmette, comme un inestimable héritage, un legs sacré, de mémoires en mémoires et de générations en générations.

Telle est, à mon sens, la valeur historique des Noëls anciens de la Nouvelle-France et je regrette de n’en pouvoir donner toute la mesure. Ils sont pour moi des livres saints, ces vieux recueils de Surin, de Pellegrin, de Garnier, si religieusement conservés au monastère de l’Hôtel-Dieu de Québec. Car, de même qu’il fallut copier les classiques au Séminaire de Québec, de 1760 à 1790, de même l’on copiait, à l’hôpital, et à la même époque, dans ces recueils deux fois centenaires, les noëls qui se chantaient dans les églises de nos paroisses aux anniversaires bénis de la naissance du Sauveur.

En 1789, la convocation des États Généraux à Paris fut, au Canada, le signal d’une levée de boucliers. La jeunesse surtout inclinait vers les idées nouvelles et les débats de la Convention, rapportés par la Gazette de Québec, l’unique journal que possédait alors la petite colonie canadienne-française, animaient cette population habituée depuis si longtemps à souffrir en silence. L’Angleterre, émue des conséquences graves que pouvaient entraîner pour elle-même et ses possessions les redoutables événements politiques qui se précipitaient en France, fit alors une concession importante qui lui assura la conquête du Canada. Bien qu’elle ne fut dictée à la Métropole que par égoïsme, j’incline cependant à lui en garder quelque reconnaissance.

Depuis trente ans elle avait toujours refusé, soit à l’évêque de Québec, soit aux citoyens, de laisser recruter des prêtres parmi le clergé français. L’un de ses gouverneurs, Haldimaud, ne craignit même pas de chasser du pays quelques pauvres sulpiciens, comme Ciquard et La Valinière, soupçonnés d’avoir bien parlé de la France à leurs ouailles. Concevez leur châtiment s’ils eussent été convaincus de ce crime ! Mais voici qu’en 1790, lord Dorchester demande spontanément à Monseigneur Hubert, sans que l’évêque eût fait aucune démarche, si le diocèse avait encore besoin du secours des prêtres européens et quel sort on pourrait faire à ceux qui viendraient y résider. On avait évidemment pensé en Angleterre à utiliser les membres du clergé que la tourmente révolutionnaire poussait déjà vers notre pays.

Par un étrange retour des choses humaines, poignant contraste et significative antithèse familiers à l’action de la Providence qui en dégage pour l’histoire du monde d’éloquentes et austères leçons, il advint que les ecclésiastiques français, émigrés au Canada, demandèrent l’aumône d’une patrie à ceux-là même que la France monarchique avait déshérités de son drapeau, traités en parias, reniés pour ses fils. Devant la détresse extrême de leurs frères, les Canadiens pardonnèrent tout : trahisons, ingratitudes et mépris ; l’indigne mère, pour coupable qu’elle fût, n’en demeurait pas moins la véritable mère de ces abandonnés et de ces bannis, l’Alma mater, l’inoubliable France ! Notre peuple, d’ailleurs, avait une âme trop jeune, trop naïve, un cœur trop tendre et trop neuf pour s’irriter contre un autre que l’ennemi traditionnel, l’Anglais, auquel il rapportait la cause unique de tous ses malheurs. Il en est des nations qui entrent dans la vie comme de l’enfance des individus : petits, leur cœur s’ouvre toujours et se dilate, même lorsqu’on le brise ; devenus grands, hommes faits, il se ferme et se bronze pour jamais. À cette époque, le Canada français, encore en bas âge politique, ne connaissait pas ces rancunes âpres, ces haines féroces des vieux pays de l’Europe gangrenés jusqu’aux moëlles ; il confondait tout encore, caresses et blessures venues de cette main adorée de la France qu’il reconnaissait, avec une émotion indicible, dans celle que lui tendait ses prêtres proscrits.

Avec les ecclésiastiques, émigrés rentrèrent au Canada, comme autant de bannis revenus de l’exil, les beaux livres français, devenus si rares, partant si regrettés ; livres d’études, livres de prières, livres de chants, et, après eux, ces lettres de famille, trois fois bénies, plus anxieusement attendues encore que le retour de la colombe biblique par les prisonniers de l’Arche.

Nos chimistes modernes calculent et graduent, avec une précision étonnante, la puissance redoutable des fulminates. Quel moraliste, quel penseur mesurera jamais l’intensité de cette joie, la force expansible de cette allégresse qui dilata soudain, avec la dangereuse instantanéité de la poudre, le cœur de ces vieux Canadiens, nos ancêtres, quand arrivèrent de France, avec nos gens, ces premières lettres de paysans à paysans, d’ouvriers à ouvriers, de soldats à soldats, humbles missives à l’orthographe boiteuse, au style barbare, mais dont l’inconsciente éloquence dépassait les meilleurs effets des chaires de rhétorique. Avec la constance invincible, l’inaltérable patience, le courage stoïque et l’inébranlable foi des martyrs, nos pères les avaient attendues trente ans ! Et elles vinrent !

Quelle séduisante étude pour l’archiviste-historien que la critique comparée des correspondances particulières, écrites au lendemain de cette tempête effroyable qui emporta d’un seul coup trône, autel, patrie : lettres naïves, vulgaires, banales, mais fleurant la belle simplicité des honnêtes gens, véritables questionnaires où demandes et réponses étaient à ce point identiques que, de l’est à l’ouest de l’Atlantique, les lettres échangées ressemblaient aux échos d’une même voix répercutée par deux rivages. — Qui était mort ? depuis la catastrophe ; qui avait survécu ? Qui possédait maintenant le bien paternel ? Parlait-on toujours français à Québec ? Et les vieux cantiques accoutumés, Venez, divin Messie, Ça, bergers, assemblons-nous, Dans cette étable, se chantaient-ils encore dans les églises au temps de Noël ? — La joie de la population tenait du délire. On cessa de copier les classiques au Séminaire, comme, à l’Hôtel-Dieu, les Poésies chrétiennes de Pellegrin dont les exemplaires se distribuaient maintenant par toutes les campagnes.

Le 26 juin 1794, débarquait à Québec, un jeune prêtre âgé de vingt-huit ans ; il se nommait Jean-Denis Daulé, le bon Père Daulé dont j’ai longuement parlé aux premières pages de cette étude. En reconnaissance du cordial accueil qu’il avait reçu au pays, le prêtre exilé publia son Recueil de Cantiques à l’usage du Diocèse de Québec. Ce livre, inestimable pour nous, a définitivement fixé cette belle tradition, que rien ne sut interrompre, de chanter par tout le Canada français les Noëls anciens de la Nouvelle-France. Que notre reconnaissance s’élève donc à la hauteur de son mérite ! Et n’oublions jamais le nom de ce proscrit, de cet octogénaire aveugle dont la voix émue, délicieusement timbrée de nostalgie, fit tant aimer par ses chants religieux la première et douce patrie !