Page:Œuvres complètes de Frédéric Bastiat, Guillaumin, 1.djvu/519

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en pain, il le dépenserait en viande, en beurre, en légumes, en fil, en laine et autres produits agricoles. Ma terre ne serait pas plus sans valeur, parce que chacun aurait gratuitement du pain pour son estomac, qu’elle n’est sans valeur aujourd’hui, parce que chacun a gratuitement de l’air pour ses poumons.

Et, après tout, quel droit avons-nous, nous propriétaires, sur les estomacs de ceux qui ne le sont pas ? Leur faim est-elle faite pour notre blé, ou notre blé pour leur faim ? Ne renversons pas le monde. Vivre, c’est le but, cultiver la terre, ce n’est que le moyen ; c’est à nous de subordonner les convenances de notre production à la vie de nos frères, et il ne nous est pas permis de subordonner au contraire leur vie à nos convenances bien ou mal entendues. C’est pour moi une bien douce consolation que la doctrine de la liberté ne me montre qu’harmonie entre ces divers intérêts ; et, avec votre âme, vous devez être bien malheureux, puisque vous ne voyez entre eux qu’une irrémédiable dissonance. Propriétaire, vous invoquez aujourd’hui la générosité des possesseurs du sol. Ah ! c’est à leur justice qu’il fallait en appeler ! Vous avez écrit sur la charité une page que j’admire comme tout le monde. Mais je l’admirerais bien davantage si je ne la voyais se terminer par cette amère conclusion : Le blé, c’est la vie ; que la loi le maintienne à un maximum qui donne de la valeur à nos terres ! — Et quelle est la main qui écrit ces lignes ? C’est la même qui se lèvera à la Chambre pour le maximum, et qui s’ouvrira ensuite pour recevoir du pauvre l’injuste denier qui en est la conséquence. — Ah ! croyez-moi, ainsi comprise, la charité perd bien de son prestige. Quand on demande l’exclusion du blé étranger pour mieux vendre le sien, on a beau parler de charité, on a beau porter ce mot devant soi comme une bannière, on n’a pas droit à la popularité, au moins à une popularité de bon aloi. Non, on n’y a pas