Page:Œuvres complètes de Jean-Jacques Rousseau - II.djvu/607

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Je ne veux pas que toute la jeunesse d’Émile se passe à tuer des bêtes, et je ne prétends pas même justifier en tout cette féroce passion ; il me suffit qu’elle serve assez à suspendre une passion plus dangereuse pour me faire écouter de sang-froid parlant d’elle, et me donner le temps de la peindre sans l’exciter.

Il est des époques dans la vie humaine qui sont faites pour n’être jamais oubliées. Telle est, pour Émile, celle de l’instruction dont je parle ; elle doit influer sur le reste de ses jours. Tâchons donc de la graver dans sa mémoire en sorte qu’elle ne s’en efface point. Une des erreurs de notre âge est d’employer la raison trop nue, comme si les hommes n’étaient qu’esprit. En négligeant la langue des signes qui parlent à l’imagination, l’on a perdu le plus énergique des langages. L’impression de la parole est toujours faible, et l’on parle au cœur par les yeux bien mieux que par les oreilles. En voulant tout donner au raisonnement, nous avons réduit en mots nos préceptes ; nous n’avons rien mis dans les actions. La seule raison n’est point active ; elle retient quelquefois, rarement elle excite, et jamais elle n’a rien fait de grand. Toujours raisonner est la manie des petits esprits. Les âmes fortes ont bien un autre langage ; c’est par ce langage qu’on persuade et qu’on fait agir.

J’observe que, dans les siècles modernes, les hommes n’ont plus de prise les uns sur les autres que par la force et par l’intérêt, au lieu que les anciens agissaient beaucoup plus par la persuasion, par les affections de l’âme, parce qu’ils ne négligeaient pas la langue des signes. Toutes les conventions se passaient avec solennité pour les rendre plus inviolables : avant que la force fût établie, les dieux étaient les magistrats du genre humain ; c’est par-devant eux que les particuliers faisaient leurs traités, leurs alliances, prononçaient leurs promesses ; la face de la terre était le livre où s’en conservaient les archives. Des rochers, des arbres, des monceaux de pierres consacrés par ces actes, et rendus respectables aux hommes barbares étaient les feuillets de ce livre, ouvert sans cesse à tous les yeux. Le puits du serment, le puits du vivant et du voyant, le vieux chêne de Mambré, le monceau du témoin ; voilà quels étaient les monuments grossiers, mais augustes, de la sainteté des contrats ; nul n’eût osé d’une main sacrilège attenter à ces monuments ; et la foi des hommes était plus assurée par la garantie de ces témoins muets, qu’elle ne l’est aujourd’hui par toute la vaine rigueur des lois.

Dans le gouvernement, l’auguste appareil de la puissance royale en imposait aux peuples. Des marques de dignité, un trône, un sceptre, une robe de pourpre, une couronne, un bandeau, étaient pour eux des choses sacrées. Ces signes respectés leur rendaient vénérable l’homme qu’ils en voyaient orné : sans soldats, sans menaces, sitôt qu’il parlait il était obéi. Maintenant qu’on affecte d’abolir ces signes [1], qu’arrive-t-il de ce mépris ? Que la majesté royale s’efface de tous les cœurs, que les rois ne se font plus obéir qu’à force de troupes, et que le respect des sujets n’est que dans la crainte du châtiment. Les rois n’ont plus la peine de porter leur diadème, ni les grands les marques de leurs dignités ; mais il faut avoir cent mille bras toujours prêts pour faire exécuter leurs ordres. Quoique cela leur semble plus beau peut-être, il est aisé de voir qu’à la longue cet échange ne leur tournera pas à profit.

Ce que les anciens ont fait avec l’éloquence est prodigieux : mais cette éloquence ne consistait pas seulement en beaux discours bien arrangés ; et jamais elle n’eut plus d’effet que quand l’orateur parlait le moins. Ce qu’on disait le plus vivement ne s’exprimait pas par des mots, mais par des signes ; on ne le disait pas, on le montrait. L’objet qu’on expose aux yeux ébranle l’imagination, excite la curiosité,

  1. Le clergé romain les a très habilement conservés, et, à son exemple, quelques républiques, entre autres celle de Venise. Aussi le gouvernement vénitien, malgré la chute de l’État, jouit-il encore, sous l’appareil de son antique majesté, de toute l’affection, de toute l’adoration du peuple ; et, après le pape orné de sa tiare, il n’y a peut-être ni roi, ni potentat, ni homme au monde aussi respecté que le doge de Venise, sans pouvoir, sans autorité, mais rendu sacré par sa pompe, et paré sous sa corne ducale d’une coiffure de femme. Cette cérémonie du Bucentaure, qui fait tant rire les sots, ferait verser à la populace de Venise tout son sang pour le maintien de son tyrannique gouvernement.