Page:Abeille - Coriolan, 1676.djvu/27

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Ces Dieux qui par cent voix dont retentit le Tibre,
Declarent qu’à jamais Rome doit eſtre libre :
Et qui depuis vingt ans qu’elle n’a plus de Rois,
Ont ſoûmis nos voiſins à ſes nouvelles Lois ?
Voudront-ils maintenant démentir leurs preſages ?
Eux dont vous avez vû les plus ſaintes Images
Entre les bras tremblans de leurs Preſtres confus,
Vous demander la paix en ennemis vaincus ;
Se livrer pour garens de la foy populaire ;
Et ſans pouvoir flechir voſtre ame trop ſevere,
Remporter vos refus juſques ſur les Autels
Où leur courroux ſe rend aux ſoûpirs des mortels.



CORIOLAN.

Je vois aſſez ſur quoy ton ſcrupule ſe fonde,
Rome doit eſtre un jour la maiſtreſſe du monde,
Les Dieux l’ont prononcé. Je reſpecte leur voix :
Mais cette Rome, Albin, n’eſt pas ce que tu crois.
Je ne la connois point cette Rome immortelle,
Dans une populace inconſtante & rebelle :
Je ne la connois point dans ces reſtes impurs
Des brigans, qui jadis vinrent peupler les murs :
Dans ces membres mutins qu’on a vu par envie
S’armer contre le cœur qui leur donne la vie :
Aſſieger le Senat de leurs cris importuns :
Du pouvoir des Conſuls reveſtir leurs Tribuns :
M’arracher en un mot du ſein de ma Patrie :
Et pour dire encor plus, des bras de Virgilie.
Non, ce n’eſt point, te dis-je, à ces lâches Romains
Que les Dieux ont promis l’empire des humains.
Ils ſont trop criminels : & les Dieux ſont trop juſtes.
C’eſt à ce noble Sang, c’eſt aux reſtes auguſtes
De ces braves Troïens, dont l’effort glorieux
Jadis du feu des Grecs ſauva ces meſmes Dieux.