Page:Abeille - Coriolan, 1676.djvu/82

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CORIOLAN.

Mais l’amour permet-il que ie vous abandonne ?
Que pour ma ſeureté, pour celle du Romain,
Je vous laiſſe au pouvoir d’un rival inhumain ?
Non, ſi j’immole tout au ſoin de ma Patrie,
N’attendez pas encor que ie vous ſacrifie.
Si ie vous laiſſe icy, concevez la rigueur
Qu’exerceront ſur vous & le frere & la ſœur.
Pour vous perſecuter tout ſera legitime.
Seule de leurs fureurs vous ſerez la victime.
Et moy loin du peril j’attendray plein d’effroy
Le ſuccez des combats que vous rendrez pour moy ?
Vous voulez me bannir dans ces triſtes murailles,
Où j’irois loin de vous pleurer vos funerailles ?
Non non, Rome ſans vous eſt pour moy ſans appas,
Mon exil eſt par tout où ie ne vous vois pas.
Deux ans d’abſence, helas ! devroient bien nous fuſſire,
Quel ſupplice nouveau me voulez-vous preſcrire ?
Et pourquoy vous vanger par tant de cruautez,
Des ſoûpirs & des pleurs que ie vous ay couſtez ?



VIRGILIE.

Laiſſez-m’en donc le fruit que ie puis en pretendre ;
Et ne m’obligez pas deſormais d’en répandre,
Voſtre perte, Seigneur, eſt certaine en ces lieux,
Où la paix & l’amour vous rendent odieux.
Au nom des Dieux, fuyez, n’en ayez point de honte.
De cette fuite un iour l’amour vous tiendra conte.
Laiſſez au Ciel le ſoin de diſpoſer de moy ;
Et me laiſſez celuy de vous garder ma foy.
Faites par un excez d’amour & de tendreſſe,
Pour affranchir mon cœur du chagrin qui le preſſe,
Pour preſerver vos jours d’un indigne trépas,
Tout ce que vous feriez, ſi vous ne m’aimiez pas.