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DE LA RÉVOLUTION DE 1848.

de la foule, hissé en quelque sorte à la tribune, un petit homme pâle, sec et grêle. Les regards se fixent sur lui. Son aspect est étrange, sa physionomie impassible ; ses cheveux noirs coupés en brosse, son habit noir boutonné jusqu’au haut, sa cravate et ses gants noirs lui donnent un air lugubre. À sa vue, le silence s’établit ; la foule tout à l’heure si agitée demeure immobile, dans la crainte de perdre une seule des paroles que va prononcer le mystérieux oracle des séditions.

« Le peuple, dit Blanqui, en élevant sa voix dure et pénétrante, exige que l’Assemblée nationale décrète, sans désemparer, que la France ne mettra l’épée au fourreau que lorsque l’ancienne Pologne tout entière, la Pologne de 1792 sera reconstituée. » Puis, après avoir brièvement développé cette pensée et promis que le peuple irait en masse à la frontière sur un signe de l’Assemblée, il demande, au nom de ce peuple dévoué, justice pour les massacres de Rouen ; il insiste pour qu’on s’occupe immédiatement de rétablir le travail ; il parle des causes sociales de la misère, des hommes systématiquement écartés du gouvernement.

Ici, plusieurs voix l’interrompent : « Il ne s’agit pas de cela ! s’écrie Sobrier ; la Pologne ! la Pologne ! parle de la Pologne !… »

Blanqui se voyant favorablement écouté et comme maître de cette multitude frémissante, avait eu la pensée, sans doute, de substituer à la question polonaise une question où le peuple fût plus directement intéressé, et de faire sortir une révolution de ce désordre sans caractère, mais il comprit aussitôt qu’il se trompait ; il reprit, avec le tact que lui donnait sa longue habitude de l’émeute, la seule pensée qui passionnât en ce moment le peuple ; il répéta l’injonction à l’Assemblée de déclarer immédiatement la guerre à l’Europe pour la délivrance de la Pologne.

Pendant qu’il parlait encore, M. Louis Blanc, averti qu’une foule considérable rassemblée dans la cour l’appelle à grands cris, demande au président l’autorisation d’aller haranguer