Page:Aimard - Les Peaux-Rouges de Paris.djvu/143

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Ses réflexions étaient amères.

Il ne lui restait plus que Julian, portrait vivant de sa mère, c’est-à-dire de la femme que lui avait tant aimée, Julian, auquel il avait sacrifié tout, fortune, position, célébrité, honneurs, et cela sans regrets, sans arrière-pensées, afin de veiller de plus près sur lui, en ne s’en séparant pas et l’élevant sous ses yeux.

L’enfant avait grandi.

Il était devenu homme, sans que jamais son père eût eu à se plaindre ou même à lui adresser un léger reproche ; aussi adorait-il son fils ; celui-ci, il le savait, avait pour lui une profonde affection.

Tous deux vivaient côte à côte, se complétant l’un par l’autre et, à eux deux, formant toute leur famille.

Risquerait-il de perdre sans retour l’affection de ce fils si aimé et si indispensable à son bonheur, en le contraignant de se courber sous sa volonté, dans l’acte le plus sérieux de la vie d’un homme, puisqu’il s’agit alors de son avenir et de son bonheur ?

Le docteur connaissait, mieux que personne au monde, le caractère de son fils.

Il savait quelle lave brûlante cachaient les apparences paisibles du jeune homme, doux et même peut-être trop timide dans la vie habituelle.

Il savait de quelle volonté de fer, de quelle invincible opiniâtreté il était doué.

Julian romprait, mais il ne plierait pas.

Quelle existence serait alors celle de ces deux hommes ? Deviendraient-ils donc ennemis ? La haine et la défiance remplaceraient-elles l’amitié et la confiance ?

Cette pensée cruelle faisait courir des frissons dans les veines du docteur et lui serrait le cœur comme dans un étau.

Il avait rêvé pour son fils un beau mariage ; mais cette union si longtemps caressée, avantageuse comme fortune, offrait-elle les conditions de bonheur qui doivent surtout être recherchées dans un mariage ? Non, puisque son fils aimait une autre femme.