Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/134

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et qui tenait le maître lui-même assiégé dans une chambre, a toute l’apparence d’un oppresseur ; et dans le fait, néanmoins, c’était lui qui était l’opprimé. Don Abbondio, surpris, mis en fuite, épouvanté, pendant qu’il vaquait tranquillement à ses occupations, semblerait la victime ; et, en réalité pourtant, l’injustice était de son côté. Ainsi va souvent le monde… je veux dire qu’il allait ainsi au dix-septième siècle.

L’assiégé, voyant que l’ennemi ne faisait pas mine de retraite, ouvrit une croisée qui donnait sur la place de l’église, et se mit à crier : « Au secours ! Au secours ! » Il faisait le plus beau clair de lune du monde : l’ombre de l’église, et plus loin l’ombre du clocher allongée en pointe aiguë, s’étendait obscure et nettement tracée sur le sol herbeux et tout éclairé de la place : chaque objet se pouvait distinguer presque comme de jour. Mais, à quelque distance qu’arrivât le regard, nul indice d’être vivant ne se montrait. Contre le mur latéral de l’église, cependant, et précisément du côté du presbytère, était un petit réduit, une étroite loge où couchait le sacristain. Celui-ci fut réveillé par ces cris étranges, fit un bond sur son lit, en descendit précipitamment, ouvrit une petite fenêtre, mit la tête dehors, ayant les yeux encore à demi fermés, et dit : « Qu’est-ce que c’est ?

— Courez, Ambrogio ! au secours ! du monde chez moi, cria vers lui don Abbondio. — J’y vais tout de suite, » répondit l’autre : il retira sa tête, referma la fenêtre, et, quoique à demi endormi et plus qu’à demi transi de peur, il trouva sur-le-champ un expédient pour donner plus de secours qu’il ne lui en était demandé, sans se mettre lui-même dans la bagarre, quelle qu’elle pût être. Il prend ses chausses qu’il tenait sur son lit, les met sous son bras comme un chapeau de gala, et descend par sauts un petit escalier de bois ; il court au clocher, saisit la corde de la moins petite des deux cloches qui s’y trouvaient, et sonne à manière de tocsin.

Ton, ton, ton, ton : les villageois couchés dans leur lit se mettent d’un bond sur leur séant ; les jeunes garçons étendus au grenier sur la paille prêtent l’oreille et se dressent. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? Le tocsin ! Est-ce le feu ? des voleurs ? des brigands ? Plusieurs femmes conseillent à leurs maris, les prient de ne pas bouger, de laisser courir les autres : quelques-uns se lèvent et vont à la fenêtre : les poltrons, comme s’ils se rendaient aux prières qui leur sont faites, retournent sous les couvertures : les plus curieux et les plus braves descendent pour prendre leurs fourches et leurs fusils et courir au bruit : d’autres restent pour voir.

Mais, avant qu’ils fussent tous prêts, avant même qu’ils fussent bien dégagé du sommeil, le bruit était parvenu aux oreilles d’autres personnes qui veillaient non loin de là, debout et leurs habits sur le corps : les bravi dans un endroit, Agnese et Perpetua dans un autre. Nous dirons d’abord brièvement ce qu’avaient fait les premiers, depuis le moment où nous les avons laissés, partie dans la masure, et partie au cabaret. Ces trois-ci, lorsqu’ils virent toutes les portes fermées et la rue déserte, sortirent à la hâte, comme s’ils s’étaient aperçus qu’il était tard, et en disant qu’ils allaient tout de suite reprendre le chemin de leur