Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/135

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demeure : ils firent un tour dans le village pour bien reconnaître si chacun était rentré chez soi ; et en effet ils ne rencontrèrent âme qui vive et n’entendirent pas le moindre bruit. Ils passèrent aussi bien en silence devant notre pauvre petite maison, la plus tranquille de toutes, puisqu’il n’y avait personne. Ils allèrent alors directement à la masure, et firent leur rapport au seigneur Griso. Aussitôt celui-ci mit sur sa tête un grand chapeau rabattu, sur ses épaules un manteau de toile cirée garni de coquilles, prit un bourdon de pèlerin, dit : « Marchons en bravi ; silence et attention aux ordres, » s’achemina le premier, les autres à sa suite ; et en un moment ils arrivèrent à la petite maison par un chemin opposé à celui par lequel notre petite troupe s’en était éloignée, allant, elle aussi, à son expédition. Le Griso arrêta son monde à quelques pas de distance, s’avança seul pour explorer les lieux, et, voyant tout désert et tranquille au dehors, il fit venir à lui deux de ses brigands, leur donna l’ordre d’escalader sans bruit le mur qui entourait la cour, et, une fois dedans, de se cacher dans un coin derrière un figuier touffu qu’il avait remarqué le matin. Cela fait, il frappa un petit coup à la porte, avec l’intention de se dire un pèlerin égaré qui demandait asile jusqu’au jour. Personne ne répond. Il frappe de nouveau un peu plus fort ; pas même un chut en retour. Alors il va chercher un troisième bandit, le fait descendre dans la cour, de la même manière que les deux autres, avec ordre de détacher bien délicatement la serrure, pour avoir libres l’entrée et la retraite. Tout s’exécute avec grande précaution et plein succès. Il va appeler les autres, les fait entrer avec lui, les envoie se cacher à côté des premiers, repousse la porte bien doucement, y pose en dedans deux sentinelles et va droit à la porte de la maison, frappe encore là et il attend : il pouvait attendre. Doucement, très-doucement, il force encore cette serrure : personne du dedans ne dit : Qui est là ? personne ne se fait entendre. Ce ne saurait aller mieux. En avant donc : « Pst ! » il appelle ceux du figuier, entre avec eux dans la chambre d’en bas où le matin il avait méchamment attrapé ce certain morceau de pain. Il tire de sa poche amadou, pierre, briquet, allumettes, allume une petite lanterne, entre dans l’autre chambre plus au fond, pour s’assurer que personne ne s’y trouve : il n’y a personne. Il revient, va vers la porte de l’escalier, regarde, prête l’oreille : solitude et silence. Il laisse au rez-de-chaussée deux autres sentinelles, se fait suivre du Grignapoco, un bravo du comté de Bergame, qui devait seul menacer, apaiser, commander, être en un mot celui qui parlerait, afin que son langage pût faire croire à Agnese que l’expédition venait de ces contrées. Avec cet homme à ses côtés, et les autres derrière lui, le Griso monte en tapinois, maudissant en son cœur chaque marche qui craque, chaque pas de