Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/161

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malités, elle cherchait le moyen de revenir sur la première. En de tels soucis, elle prit le parti de s’ouvrir à l’une de ses compagnes, la plus délibérée et toujours prête à donner des conseils de résolution. Celui que Gertrude reçut d’elle fut d’informer son père par une lettre de sa nouvelle détermination, puisqu’elle n’avait pas assez de cœur pour lui dire bravement en face : Je ne veux pas. Et, comme les conseils gratuits sont fort rares en ce monde, l’auteur de celui-ci le fit payer à Gertrude en maintes railleries sur sa couardise. La lettre fut concertée entre quatre ou cinq confidentes, écrite en cachette, et envoyée à son adresse par des moyens artificieusement combinés. Gertrude attendait dans une grande anxiété une réponse qui n’arriva jamais. Seulement, quelques jours après, l’abbesse la fit venir dans sa chambre, et, d’un air de mystère, de mécontentement et de pitié, lui dit obscurément quelques mots d’un grand courroux du prince et de quelque faute qu’elle devait avoir commise, lui laissant toutefois entendre que, si elle se comportait bien, elle pouvait espérer que tout s’oublierait. La jeune fille comprit et n’osa pas en demander davantage.

Vint enfin le jour, objet de tant de craintes et désirs. Quoique Gertrude sût qu’elle allait à un combat, cependant sortir du monastère, quitter ces murs dans lesquels elle avait été huit ans renfermée, rouler en carrosse à travers les champs libres, revoir la ville, sa maison, furent pour elle des sensations pleines d’une joie tumultueuse. Quant au combat, elle avait déjà, sous la direction de ses confidentes, pris ses mesures, et, comme on dirait aujourd’hui, dressé son plan. « Ou ils voudront me forcer, pensait-elle, et je tiendrai bon ; je serai humble, respectueuse, mais je ne consentirai pas : il ne s’agit que de ne pas dire oui une seconde fois, et je ne le dirai pas. Ou bien ils me prendront par la douceur, et je serai plus douce qu’eux ; je pleurerai, je prierai, je les toucherai de compassion : après tout, je n’ai d’autre prétention que de n’être pas sacrifiée. » Mais, comme il arrive souvent en fait de semblables prévisions, l’événement ne vérifia ni l’une ni l’autre. Les jours se passaient sans que ni son père ni personne lui parlât de la demande ni de la rétractation, sans que rien sur l’objet en question lui fût dit, ni sur le ton de caresses, ni sur le ton de menaces. Ses parents étaient sérieux, tristes, secs envers elle, sans jamais lui en faire connaître le motif. On voyait seulement qu’ils la regardaient comme une coupable, comme une fille indigne. Un mystérieux anathème semblait peser sur elle et la retrancher de la famille, ne l’y laissant unie qu’autant qu’il le fallait pour lui faire sentir la sujétion. Rarement, et seulement à de certaines heures déterminées, elle était admise en la compagnie de son père, sa mère et l’aîné de la race. Entre ces trois personnes régnait une familière intimité, qui rendait plus sensible et plus douloureux pour Gertrude l’abandon où elle était laissée. Aucune d’elles ne lui adressait la parole ; et, lorsqu’elle hasardait timidement quelque mot sur un sujet où il n’était pas de nécessité, ou l’on n’y prêtait nulle attention, ou l’on y répondait par un regard distrait, dédaigneux ou sévère. Si, ne pouvant plus soutenir un traitement si amer, si humiliant et si exclusivement réservé pour elle, elle insistait et tentait quelque familiarité, si elle implorait un peu d’amour, tout aussitôt sonnait à son oreille, d’une