Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/24

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Enfin, les Français purent revoir la France. Le marquis de Montgrand vivait dans une studieuse retraite, quand il fut appelé aux importantes fonctions de maire de Marseille.

La catastrophe de Juillet arriva : la révolution, en renvoyant dans la solitude tant d’hommes de talent et de haute probité, en privant le pays de leurs lumières et de leur dévouement, ouvrit à leur intelligence une voie nouvelle.

L’ancien maire de Marseille, après avoir si dignement rempli, pendant de longues années, de si pénibles devoirs, oublia, dans les joies intimes de l’étude, les jours d’un pouvoir qu’il ne regrettait pas. Lorsque la police fit chez lui, à la campagne de Saint-Menet, une visite domiciliaire, elle ne trouva, pour toute preuve de conspiration, que le manuscrit d’une traduction, non terminée, des Promessi Sposi. Le noble auteur ne conspirait que contre les traducteurs qui l’avaient précédé. Il ne conspirait pas autrement ! Un conspirateur se cache. M. de Montgrand ne se cacha jamais ; toute sa vie il eût pu prendre pour devise : DROIT EN AVANT ET LE FRONT DÉCOUVERT. Il avait longtemps vécu en Italie. Jeune encore, il avait étudié non-seulement en voyageur, mais en artiste, la langue de Dante, de l’Arioste, du Tasse, de Pindemonte, de Monti ; aussi sa traduction est-elle celle qui reproduit le mieux l’admirable et délicieux roman :

« J’aurais deviné, si vous ne m’aviez pas fait l’honneur de me l’apprendre, lui écrivait l’auteur, que vous avez habité ce pays-ci, car la simple connaissance littéraire, même la plus approfondie, de notre langue si éparpillée, si mêlée, si peu constatée dans les livres, ne saurait donner l’intelligence d’une foule de locutions dont vous avez parfaitement saisi le sens, quelquefois détourné par un caprice de l’auteur, de l’acception, capricieuse elle-même, mais convenue :

« Sic oculos, sic ille manus, sic ora gerebat. »

En effet, le style de Manzoni n’est point uniforme : tantôt d’une élégante et gracieuse simplicité, tantôt suave d’amour et d’onction, il s’élève tout à coup à une grande hauteur. Il fait, en outre, des emprunts aux mille dialectes des provinces italiennes ; le toscan, le milanais, le lombard, le romain, le vénitien même, lui prêtent leurs expressions fleuries, colorées, fortes, énergiques, familières, populaires, chaque fois que la pensée a besoin de leur secours. Le traducteur a lutté habilement avec les heureux caprices de l’original, il a triomphé des obstacles.

Manzoni ne tarit pas d’éloges ; il exprime, sous toutes les formes, ses sentiments de gratitude :

« Oui, monsieur, j’ai reçu, en son temps, l’exemplaire des Fiancés… Je les ai lus et relus avec ce plaisir qui fait qu’on s’arrête devant une glace, quand on se trouve bien mis. » (Milan, 23 novembre 1832.)

« … L’exemplaire que vous avez bien voulu parer, même extérieurement, reste dans ma famille comme une tentation d’orgueil, mais aussi comme un souvenir de reconnaissance… On trouve, comme moi, que vous avez parfaitement réussi à faire ce que vous aviez bien voulu vous proposer, c’est-à-dire de faire passer l’esprit de l’ouvrage dans votre heureuse langue… Si quelque chose pouvait me donner l’envie d’entreprendre un nouveau roman, ce serait la bonne et bienveillante disposition que vous montrez de lui donner une seconde vie, comme aux Fiancés. Mais, hélas ! ce n’est plus sur des fictions que je travaille, mais sur des vérités bien niaises qui ne peuvent avoir d’importance qu’en Italie, justement parce qu’elles y sont, ou me semblent y être, non pas contestées, mais méconnues… En un mot, c’est notre vieille et déplorable question de la langue qui m’occupe. Vous voyez d’avance que ce que la bonté d’un étranger pourra faire de plus héroïque pour l’ouvrage qui en résultera, sera de le lire… » (Milan, 22 décembre 1832.)

La famille du marquis de Montgrand garde précieusement les lettres du grand poëte milanais, trésor littéraire, preuve de la complète sympathie qui unissait ces nobles cœurs, ces esprits éminents.

Et cependant l’excellent traducteur nous parlait souvent de ce qu’il appelait l’imperfection de son œuvre ; il regrettait que sa santé affaiblie l’empêchât de la refaire sur la nouvelle édition italienne ; puis, ce travail avait été le bonheur de ses loisirs si dignement occupés :

« J’ai traduit les Promessi Sposi et les Inni sacri, nous disait-il un jour ; j’en ai du regret, parce que je n’ai plus à les traduire. Un de mes amis, ajoutait-il dans une ingénieuse allégorie, un de mes amis avait découvert, dans sa vigne, une caille ; tous les jours il la poursuivait à travers champs, mais si, par hasard, elle se trouvait au bout de son fusil, il relevait son fusil, et disait : À demain ! — C’était son occupation, sa préoccupation constantes. La caille, enfin, disparut : avait-elle été tuée par un autre ? Était-elle morte de vieillesse ? Quoi qu’il en soit, mon ami, désespéré, ne pouvait, comme Calypso, se consoler du départ de sa caille. — Ma traduction de Manzoni, concluait spirituellement M. de Montgrand, c’était ma caille ! »

Ces regrets, qu’aurait partagés le public lettré, n’ont plus de raison d’être ; la famille du noble solitaire a trouvé dans ses papiers le manuscrit d’une nouvelle traduction achevée quelques mois avant sa mort : c’est celle qu’on nous donne aujourd’hui ; revue, corrigée avec soin sur le texte revu et corrigé par Manzoni lui-même, l’œuvre est complète et ne laisse plus rien à désirer. Une correspondance s’établit, à ce sujet, entre l’auteur et le traducteur :