Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/330

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genoux relevés, les mains appuyées sur les genoux, et le visage caché dans les mains. Ce n’était chez elle ni veille ni sommeil, mais une rapide succession, une alternative confuse de pensées, d’imaginations, de frayeurs. Tantôt, mieux à elle-même, et se rappelant plus distinctement les horreurs qu’elle avait vues et souffertes dans cette journée, elle s’arrêtait douloureusement aux circonstances de l’obscure et redoutable réalité qui pesait sur elle ; tantôt son esprit, transporté dans une région plus obscure encore, se débilitait contre les fantômes nés de l’incertitude et de la terreur. Elle passa de longs moments dans cette angoisse ; enfin, plus que jamais fatiguée, abattue, elle allongea ses membres endoloris, s’étendit ou tomba étendue, et demeura quelque temps dans un état qui ressemblait davantage à un véritable sommeil. Mais, tout à coup, elle fit un mouvement, comme à l’appel d’une voix intérieure, et elle éprouva le besoin de mieux sortir de son engourdissement, de rappeler toutes ses facultés, de connaître où elle était, comment et pourquoi elle était là. Elle prêta l’oreille à un bruit ; c’était le ronflement lent et rauque de la vieille ; elle ouvrit les yeux, et vit une faible clarté qui paraissait et disparaissait tour à tour : c’était le lumignon de la lampe qui, prêt à s’éteindre, jetait une lumière vacillante et la retirait, pour ainsi dire aussitôt, comme l’onde qui va et vient sur la rive ; et cette lumière, fuyant les objets avant qu’ils eussent pris d’elle une forme et une couleur distinctes, ne les offrait aux regards de l’infortunée captive que comme une succession d’images incohérentes, comme une sorte de chaos. Mais bientôt les impressions récentes que son esprit avait reçues, venant s’y reproduire, l’aidèrent à distinguer ce qui paraissait confus à ses sens. Tout à fait réveillée, elle reconnut sa prison. Tous les souvenirs du jour horrible qu’elle venait de passer, toutes les terreurs de l’avenir, l’assaillirent à la fois. Cette tranquillité même après tant d’agitations, cette espèce de repos, cet abandon où elle était laissée, lui causaient une terreur nouvelle : elle fut vaincue par un tel sentiment de souffrance qu’elle désira mourir. Mais dans le moment elle se rappela qu’elle pouvait au moins prier, et avec cette pensée naquit en elle comme une espérance inattendue. Elle prit de nouveau son chapelet et recommença à dire le rosaire ; à mesure que la prière sortait de ses lèvres tremblantes, elle sentait une confiance indéfinie s’augmenter dans son cœur. Tout à coup une autre pensée lui vint à l’esprit ; sa prière serait mieux accueillie, et plus sûrement exaucée, si dans sa désolation elle faisait quelque offrande. Elle se rappela ce qu’elle avait, ou du moins ce qu’elle avait eu de plus cher : car dans le moment, son âme ne pouvait éprouver d’autre sentiment que celui de l’effroi, concevoir d’autre désir que celui de sa délivrance ; elle se le rappela et résolut aussitôt d’en faire le sacrifice. Elle se mit à genoux, et, tenant ses mains jointes sur sa poitrine avec le chapelet passé dans ses doigts, elle leva le visage et les yeux vers le ciel, et dit :

« Ô très-sainte Vierge ! vous à qui je me suis recommandée tant de fois, et qui tant de fois m’avez consolée ! vous qui avez souffert tant de douleurs, et qui maintenant êtes en possession de tant de gloire ! vous qui avez fait tant de miracles pour les pauvres affligés, secourez-moi ! Faites-moi sortir de ce danger, faites-moi retourner sauve de tout mal près de ma mère, ô mère de mon Dieu :