Page:Alessandro Manzoni - Les fiancés, trad. Montgrand, 1877.djvu/331

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et je fais à vos pieds le vœu de rester vierge ; je renonce pour toujours à ce pauvre jeune homme, pour n’être jamais qu’à vous. »

Ces paroles prononcées, elle baissa la tête et mit le chapelet autour de son cou, comme un signe de consécration et tout à la fois une sauvegarde, comme une armure de la nouvelle milice où elle venait de s’engager. S’étant ensuite assise de nouveau par terre, elle sentit pénétrer dans son âme une sorte de tranquillité, une confiance plus étendue. Ces mots demain matin, que le puissant inconnu avait plus d’une fois prononcés, revinrent à sa mémoire et lui semblèrent contenir une promesse de salut ; ses sens, lassés d’un si long combat, s’assoupirent peu à peu dans ce calme qui gagnait ses pensées ; et, enfin, lorsque, le jour était près de paraître, Lucia, avec le nom de sa protectrice inachevé sur ses lèvres, s’endormit d’un parfait et tranquille sommeil.

Mais dans ce même château était un autre personnage qui aurait bien voulu en faire autant et pour qui ce fut impossible. Après s’être éloigné, ou en quelque sorte avoir fui d’auprès de Lucia, après avoir donné des ordres pour le souper qu’il voulait lui faire servir, après son inspection accoutumée, en certains postes du château, le seigneur, toujours avec cette image vivante devant ses yeux, toujours avec ces paroles résonnant à ses oreilles, s’était retiré brusquement dans sa chambre, s’était fermé dedans avec précipitation, comme s’il eût eu à se retrancher contre des ennemis dont il aurait prévu l’approche, et, s’étant déshabillé avec la même hâte, il s’était mis au lit. Mais cette image, toujours plus obstinée à le fatiguer de sa présence, parut en ce moment lui dire : « Tu ne dormiras point. — Quelle sotte curiosité, pensait-il, quelle curiosité de femmelette m’est venue de la voir ? Il a raison, ce butor de Nibbio : on n’est plus homme, c’est vrai ; on n’est plus homme !… Moi ?… Je ne suis plus homme, moi ? Que s’est-il donc passé ? Que diable m’est-il arrivé ? Qu’y a-t-il de nouveau ? N’avais-je pas su jusqu’ici que les femmes crient ? Les hommes eux-mêmes crient quelquefois, quand ils ne peuvent se révolter. Que diable ! N’ai-je jamais entendu pleurnicher des femmes ? »

Et ici, sans qu’il eût à se donner grand’peine pour chercher dans sa mémoire, sa mémoire lui retraça d’elle-même plus d’une circonstance, où ni prières ni