Page:Alfred de Vigny - Cinq-Mars, Lévy, 1863.djvu/297

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de mes amis, un gentilhomme de Touraine, nommé René Descartes.

— Descartes ! je connais ce nom-là ; oui, c’est un officier qui se distingua au siège de la Rochelle, et qui se mêle d’écrire ; il a une bonne réputation de piété, mais il est lié avec Des Barreaux, qui est un esprit fort. Je suis sûr que vous trouvez là beaucoup de gens qui ne sont point de bonne compagnie pour vous ; beaucoup de jeunes gens sans famille, sans naissance. Voyons, dites-moi, qu’y avez-vous vu la dernière fois ?

— Mon Dieu ! je me rappelle à peine leurs noms, dit Cinq-Mars en cherchant les yeux en l’air ; quelquefois, je ne les demande pas… C’était d’abord un certain monsieur, monsieur Groot, ou Grotius, un Hollandais.

— Je sais cela, un ami de Barneveldt ; je lui fais une pension. Je l’aimais assez, mais le Card… mais on m’a dit qu’il était religionnaire exalté…

— Je vis aussi un Anglais, nommé John Milton, c’est un jeune homme qui vient d’Italie et retourne à Londres ; il ne parle presque pas.

— Inconnu, parfaitement inconnu ; mais je suis sûr que c’est encore quelque religionnaire. Et les Français, qui étaient-ils ?

— Ce jeune homme qui a fait le Cinna, et qu’on a refusé trois fois à l’Académie éminente ; il était fâché que Du Ryer y fût à sa place. Il s’appelle Corneille…

— Eh bien, dit le Roi en croisant les bras et en le regardant d’un air de triomphe et de reproche, je vous le demande, quels sont ces gens-là ? Est-ce dans un pareil cercle que l’on devrait vous voir ?

Cinq-Mars fut interdit à cette observation dont souffrait son amour-propre, et dit en s’approchant du Roi :

— Vous avez bien raison, Sire, mais, pour passer une heure ou deux à entendre d’assez bonnes choses, cela ne