Page:Almanach du Père Peinard, 1896.djvu/24

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la blonde qui me gobe ; pour ce qui est de l’héritage, j’y coupe pas… Écoutez, en fait de passes magnétiques, rien ne vaut quelques rondelles de saucisson, arrosées de picolo. Ça vous éclaire l’intellect et ça surexcite bougrement le don de double vue.

Ah foutre, les types ont été de mon avis ! Or donc, on s’est attablé illico et on s’est calé les joues joyeusement. Un vrai gueuleton de sardine à poil !

Quand ma bonne femme a été à point, qu’elle a eu les yeux brillants et les pommettes rosées, j’ai commencé à lui tirer les vers du nez.

— Maintenant, ma fille, faut me jaspiner ce qui arrivera après-demain ?

— Ce qui vous arrivera à vous ?

— Non, pas à moi en particulier ; que je dévisse ma rampe ou que je devienne aussi vieux que Mathieu-Salé, ça ne tire pas à conséquence. Ce qu’il faut me dire c’est ce qu’il adviendra du populo ? Sera-t-il toujours aussi poire qu’actuellement ? Courbera-t-il toujours l’échine devant les capitalos et les gouvernants ?

— Ah, petit père, vous êtes rien curieux ! Enfin, je vais tâcher de vous satisfaire… Ce qui arrivera ?… Ah, y aura bien du changement : je vois des bouillonnements… ça a l’air d’être formidable, mais c’est tout trouble. Quel gâchis ! Tout croule, y a une débâcle faramineuse… Puis, voici le calme qui vient, — combien de temps met-il à s’amener ? Je peux pas le dire… Oh mais, que c’est bouleversé ! Ça a une toute autre physionomie… Y a plus mèche de s’y reconnaître.

Je vois une ville épatante, c’est Paris, mais rudement changé d’aspect ! Les maisons ne sont plus des cages à mouches, y a de l’air et de l’espace. En outre, de droite, de gauche, partout des arbres assainissent le patelin.

Dans les rues, ni sergots ni gendarmes ; rien qui rappelle cette engeance policière qui gêne la circulation. Et tout n’en va que mieux : voitures, tramways, vélos et guimbardes de toute sorte circulent sans anicroches. Y a pas de bousculades ni tamponnages, par la simple raison qu’on n’est plus aussi pressés que des lavements : n’étant pas à l’heure et à la minute, on prend son temps pour arriver sans encombre. « Faire vite ! » est une dégoûtante invention bourgeoise. Aussi, aux angles des rues, le croisement s’opère sans embrouillamini. Quant aux piétons, chacun prend son chemin comme il veut : on se range, on cède le trottoir à une vieille personne, à un gosse.

— Ma fille, que j’interviens, ce que tu dégoises n’est pas nouveau pour bibi : si aux grands boulevards les sergots font de l’encombrement, sous prétexte de régulariser la circulation, je sais un endroit où les pattes bottées de ces sales bêtes n’ont que faire : c’est aux Halles. Et pourtant, là on va vite, on est archi-pressés ; quoique ça, y a pas d’avaros grâce à l’absence des autorités. Tous les matins, y a du monde en quantité, on est serrés comme des sardines en baril. Malgré ça, y a presque jamais de grabuge ; chacun s’aligne comme il veut, comme il peut, sans faire de mistoufles à son voisin. Et pourtant, des grands types circulent dans la foule avec d’énormes paniers sur la tête, d’autres avec des sacs sur le dos : on se range devant eux et tout est dit. De police, on n’en voit pas. Notre sale gouvernement, malgré son dada de brider quand même le populo, n’a pu arriver à régler la marche de chacun, — il est donc forcé de laisser faire.

— Oui, père Peinard, déjà de ci et de là, dans la Société actuelle on reluque des exemples de ce qui se passera dans la Société libre… telle que celle que j’aperçois dans l’avenir… C’est kif-kif les taches de phylloxéra dans les vignes, — avec ce distinguo que les « taches » reluquées dans la pourriture où nous croupissons sont signes de prochaine santé sociale, et non de décrépitude.

Ah, qu’il fera bon vivre dans une société libre ! Si vous pouviez admirer les trognes réjouies du populo vous seriez convaincus subito. Les gueules misérables