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dage, une prostitution légale, sous forme de mariage : nulle arrière-pensée d’intérêt mesquin ne trouble les cœurs, aussi la franchise est entière. Ceux qui s’aiment n’ont d’avis à demander à personne, aucun ne s’offusque ou ne s’étonne de leurs actes : les amoureux n’engagent qu’eux, — et se dégagent aussi à leur gré.

Tous les préjugés sur l’amour s’étant tureflutés, querelles familiales, jalousies, déceptions et brutalités ont disparu aussi.

En outre, la femme s’est élevée, autant intellectuellement que moralement. L’instruction intégrale, commune aux deux sexes, a élargi son cerveau et lui a donné une confiance en elle qui la rend bougrement différente des petites guenons bourgeoises.

Elle est réellement devenue l’égale de l’homme ; aussi, dans bien des cas, elle prend part à ses travaux. Ce qu’il y a de rupin, c’est qu’en s’élevant cérébralement, elle n’a perdu aucune de ses qualités féminines et qu’elle a, au contraire, gagné en beauté.

D’autre part, elle s’est émancipée matériellement : elle n’est plus le souillon toujours en train de récurer des casseroles ou de ravauder des chaussettes. Elle n’a plus voulu se soumettre à cet esclavage et elle a eu raison.

Ici encore on a tourné la difficulté par des découvertes galbeuses : la cuisine se fait à l’électricité, conséquemment y a plus de casseroles à récurer ; y a plus de détritus, ni de cendres, non plus que de fourneaux à faire reluire.

Ceux qui en pincent pour faire la popotte chez eux n’ont donc pas de gros tintouins : ils n’ont qu’à tourner un robinet électrique et ils ont de la chaleur à gogo.

Pour ce qui est de la vaisselle, on l’expédie dans les lavoirs spéciaux où fonctionne une mécanique, inventée depuis belle lurette, qui la lave sans arias.

Au surplus, les habitudes se sont modifiées grandement : la plupart du temps on boulotte dans les restaurants, soit dans des salles communes, soit dans des chambres séparées. La cuisine y est faite chouettement, — elle y est sûrement meilleure que chez les bistrots les plus huppés de la vieille société bourgeoise.

— Alors, s’exclame l’Échalas, on s’en va briffer là-dedans au grand œil ? suffit d’entrer, de s’asseoir et de commander pour être servi. C’est bath aux pommes ! Seulement, mince de chamailleries qu’il doit y avoir : comment fait-on pour répartir les meilleurs morceaux, les perdreaux, les poulets et les truffes… Tout le monde doit en vouloir.

— Eh non ! pas autant que tu crois. Y a des choses dont on mange peu et non beaucoup ; puis il y a la diversité de goûts qui fait l’harmonie ; aujourd’hui même, y a des gas qui préfèrent un bifteck à un perdreau.

Non, mon cher, on ne se dispute ni les perdreaux, ni les truffes, ni les poulets. Ce qui te fait supposer ça, c’est que tu en es privé. C’est l’histoire des gosses qui entrent en apprentissage chez un pâtissier : la première semaine, ils s’empiffrent de gâteaux à s’en faire péter. Au bout de huit jours, ils sont rassasiés et n’y font pas plus attention qu’à une croûte de pain.

C’est kif-kif dans la Société de l’avenir.

Il faut d’ailleurs ajouter que le gibier lui-même, est assez en abondance pour satisfaire les envies passagères : on en a fait l’élevage en grand et, tout en le domestiquant, on a trouvé le moyen de lui garder tout son parfum, de manière à contenter les gourmets les plus tatillons.

Quant aux truffes qui te semblent un luxe épatant, on les fait pousser aussi sans grands frais et en quantités.

Et puis, si tu arrives dans un restaurant, même aujourd’hui, que tu demandes un perdreau et qu’on te dise : « il y en a plus, votre voisin mange le dernier… » tu ne vas pas sauter à la gorge du type, et lui bouffer son perdreau, — tu demandes autre chose. À plus forte raison en est-il de même dans la société harmonienne où les mœurs sont autrement douces qu’actuellement.