Page:Anatole France - La Vie en fleur.djvu/60

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trouble, l’avenir est caché. Toute la richesse, toute la splendeur, toute la grâce du monde est dans le passé. Et cela, les enfants le savent aussi bien que les vieillards. Voilà pourquoi sans doute, dès ma plus tendre jeunesse, j’entendais avec émotion les pierres de ma ville parler du temps jadis. Hélas ! Les vieilles pierres ont fait place à des pierres neuves qui seront vieilles à leur tour. Et, sans doute, elles paraîtront touchantes alors aux âmes rêveuses.

À mesure que j’avançais dans cette longue rue, les maisons devenaient plus humbles et plus rustiques ; j’y observais des métiers et des mœurs inconnus dans les beaux quartiers où s’écoulait mon enfance. C’est là que je vis pour la première fois des maraîchers en grand chapeau de paille arroser leur jardin, des filles hâlées traire les vaches, des marchands de bois dresser dans les chantiers les bûches en arcs de triomphe, et le maréchal, sur le seuil de sa forge, dans une âcre odeur de corne brûlée, ferrer un cheval maintenu, un pied relevé, par un compagnon. Le maréchal horrifiait son visage d’une terrible patte de lièvre et de moustaches martiales. La manche retroussée de sa chemise découvrait au bras gauche une croix d’hon-