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Page:Anatole France - La Vie littéraire, IV.djvu/197

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APOLOGIE POUR LE PLAGIAT.
de bien que je n’aie pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même ? Vous vous êtes trompés, mes frères ; faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. »

Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s’alla jeter avec un zèle encore plus faux aux pieds de son ennemi, et, les lui baisant, non seulement il lui demanda pardon, mais aussi, il alla ramasser son épée, son manteau et son chapeau, qui s’étaient perdus dans la confusion. Il les rajusta sur lui, et, l’ayant ramené par la main jusqu’au bout de la rue, se sépara de lui après lui avoir donné plusieurs embrassements et autant de bénédictions. Le pauvre homme était comme enchanté et de ce qu’il avait vu et de ce qu’on lui avait fait, et si plein de confusion qu’on ne le vit pas paraître dans les rues, tant que ses affaires le retinrent à Séville. Montufar cependant y avait gagné les cœurs de tout le monde par cet acte d’humilité contrefaite. Le peuple le regardait avec admiration, et les enfants criaient après lui : Au Saint ! au Saint ! comme ils eussent crié : au renard ! après son ennemi, s’ils l’eussent rencontré dans les rues.

Voilà bien, ce semble, l’original de la scène VI du troisième acte de Tartufe :

Ah ! laissez-le parler, vous l’accusez à tort,
Et vous feriez bien mieux de croire son rapport.
Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?

Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
 
Oui, mon cher fils, parlez, traitez-moi de perfide,

D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
Accablez-moi de noms encore plus détestés ;
Je n’y contredis point, je les ai mérités.
Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie
Comme une honte due aux crimes de ma vie.

La ressemblance, étant manifeste, fut signalée dans le Molière de la Collection des grands écrivains qui,