Page:Anatole France - Le Crime de Sylvestre Bonnard, 1896.djvu/126

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guette de coudrier ; elle portait le hennin à deux cornes et la queue de la robe de brocart serpentait autour de ses petits pieds. Même visage, même taille. C’est bien elle, et, pour qu’on ne s’y trompât pas, elle était assise sur le dos d’un vieux et gros bouquin tout semblable à la Cosmographie de Munster. Son immobilité me rassurait à demi et je craignis en vérité qu’elle ne tirât encore des noisettes de son aumônière pour m’en jeter les coquilles au visage.

Je restais là, bras ballants et bouche béante, quand la voix musicale et riante de madame de Gabry résonna à mon oreille.

— Vous examinez votre fée, monsieur Bonnard, me dit mon hôtesse ; eh bien ! la trouvez-vous ressemblante ?

Cela fut dit vite ; mais, en l’entendant, j’eus le temps de reconnaître que ma fée était une statuette modelée en cires colorées, avec beaucoup de goût et de sentiment, par une main novice. Le phénomène, ainsi réduit à une interprétation rationnelle, ne laissait pas de me surprendre encore. Comment et par qui la dame de la Cosmographie était-elle parvenue à une existence plastique ? C’est ce qu’il me tardait d’apprendre.