Page:Anatole France - Le Crime de Sylvestre Bonnard, 1896.djvu/57

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où je dois trouver le manuscrit du clerc Alexandre. Les belles choses que j’ai vues sont si présentes à mon esprit, que je considère comme une vaine fatigue le soin de les décrire. Pourquoi gâter mon voyage en amassant des notes ? Les amants qui aiment bien n’écrivent pas leur bonheur.

Tout à la mélancolie du présent et à la poésie du passé, l’âme ornée de belles images et les yeux pleins de lignes harmonieuses et pures, je goûtais dans l’auberge de Monte-Allegro l’épaisse rosée d’un vin de feu, quand je vis entrer dans le salle commune deux personnes qu’après un peu d’hésitation je reconnus être M. et madame Trépof.

Je vis cette fois la princesse dans la lumière, et dans quelle lumière ! A jouir de celle de la Sicile, on comprend mieux ces expressions de Sophocle : « O sainte lumière,… œil du jour d’or ! » Madame Trépof, vêtue de toile écrue et coiffée d’un large chapeau de paille, me parut une très jolie femme de vingt-huit ans. Ses yeux étaient d’un enfant, mais son menton replet annonçait l’âge de la plénitude. Elle est, je dois l’avouer, une agréable personne. Elle est souple et changeante : c’est l’onde, et je ne suis point navigateur, grâce au ciel ! Je lui trouvai présentement un air de