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LES AFFINITÉS


Et, comme un vol d’oiseaux, sur la mer, ses pensées
Aiment, en tournoyant, à plonger dispersées
Dans le vague océan où s’égarent ses yeux.
Ses nerfs qui gémissaient, pareils, les jours de crise,
Aux cordes en éclats d’un instrument qu’on brise,
Allument leur réseau d’un feu mystérieux.

À sentir sur sa joue et dans ses molles tresses
Passer confusément d’invisibles caresses,
Une vague épouvante enfle son cœur prudent.
Avide avec effroi de fraîcheurs innomées,
Buvant comme un poison l’odeur des fleurs aimées,
Enfin elle s’abîme en un repos ardent.

Et, ses longs cils baignés d’une brume légère,
Surprise, sans mémoire, à soi-même étrangère,
Voici qu’elle s’anime avec des sens nouveaux.
Une vie indécise, affreusement diffuse,
À qui son être épars se livre et se refuse,
L’éveille sourdement pour de blêmes travaux.

Hors de son propre sein, hors de sa forme inerte,
Belle comme la Mort maintenant, et déserte.
Elle existe, elle voit, elle entend, elle sent.