Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/147

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La tragédie qui se joue est celle du ta twam asi éternel, c’est cette destinée de tous où nous reconnaissons fraternellement notre destinée propre, glorifiée dans une pitié tout intellectuelle.

Pour Schopenhauer la primauté de la philosophie ne souffre donc pas de doute. L’histoire des hommes est celle des rois et des philosophes. Mais les philosophes siègent sur un trône plus haut. Tyrannique ambition : Nietzsche aussi l’aura en lui. Et d’abord, il la tournera contre Schopenhauer. Pour détrôner le Philosophe, il lui opposera l’Artiste créateur, Richard Wagner ; puis pour détrôner l’Artiste saisi à son tour du vertige des grandeurs, il lui opposera de nouveau le Philosophe. Enfin, pour s’affirmer supérieur à tous deux, il essaiera, sa vie durant, de concilier la vision du poète et la vision métaphysique.

V. La hiérarchie morale. — Entre Schopenhauer et Nietzsche le litige toutefois le plus profond est venu du rang que le pessimisme schopenhauérien assignait à l’action morale. Comment dans un système qui met à la racine des choses le vouloir, la révélation irrationnelle la plus pure ne consisterait-elle pas dans des actes ? Après un différend prolongé, ce sera sur cette conclusion finale que Schopenhauer et Nietzsche retomberont d’accord. Les questions les plus angoissées, quand il s’agira de la transvaluation de toutes les valeurs, concerneront, elles aussi, l’attitude de l’homme devant la vie. Provisoirement, il importe de savoir comment Nietzsche apprend de Schopenhauer à établir une hiérarchie morale. Elle s’établit comme entre le savoir vulgaire et la science ; elle monte des arts vulgaires à l’art pur, de façon à arriver par degrés au génie. Car, de même qu’il y a un génie métaphysique ou un génie dans l’art, il y a un génie moral,