Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/213

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cause ; et Fontenelle l’avait bien connue, lui qui préférait la folie à cette désolante lucidité intérieure :

Ah ! vous ne savez donc pas à quoi sert la folie ? Elle sert à empêcher que l’on ne se connaisse, car la vue de soi-même est bien triste, et comme il n’est jamais temps de se connaître, il ne faut pas que la folie abandonne les hommes un seul moment [1].

Cette mélancolique consolation, Nietzsche ne l’a pas ignorée. Le fatal don de voir clair dans les âmes lui faisait découvrir au fond des vertus les plus belles des mobiles suspects, et sous la grandeur la plus éclatante des hommes la misère intérieure. Ce fut là « sa douleur, sa déception, son dégoût, sa solitude » [2] ; et pour se reprendre à la vie, il célébrait ces « Saturnales de l’esprit » où son esprit fuse en caprices éblouissants, et pour lesquels il demande qu’on lui passe un « peu de déraison, de délicate folie, de pétulante tendresse » [3].

Par un détour, Nietzsche a donc reçu de cette douloureuse clairvoyance une qualité imprévue, que Fontenelle n’avait jamais perdue : une foi en la vie que la vie récompense toujours chez ceux qui la gardent, en leur révélant le secret de la goûter plus finement à travers un peu de mélancolie. Il découvrit la fausseté de ce qu’il appelle les « perspectives personnelles », le déplacement fâcheux que cause à tout ce qui tombe sous notre regard l’humble niveau où se passe communément notre vie, la vanité qu’il y a à tout rapporter à soi. Il faut alors poser le grand problème de la hiérarchie à établir entre les valeurs et entre les personnes [4]. Le don principal que lui firent

  1. Guillaume de Cabestan à Albert-Frédéric de Brandebourg, p. 57.
  2. Menschliehes, Allzumenschliches, t. II, préf. de 1886, § 5. (W., III, 10).
  3. Frœhliche Wissenschaft, préface de 1886, § 1 {W., V, 3.)
  4. Memchliches, Allzumenschliches, t. I, préface de 1886, § 6 et 7. (W., II, 11 et 12.)