Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/264

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Tout l’art de Stendhal, comme son rêve personnel, a consisté à imaginer pour des âmes d’élite une de ces épreuves de feu, douloureuses et régénératrices, où elles apprennent la « grandeur du caractère » inconnue au vulgaire des hommes. Pas de réalité cruelle qui leur soit épargnée ; et le tragique, c’est que la vie les ayant épurées par toutes les flammes du scepticisme, comme Julien Sorel avant de porter sa tète sur l’échafaud, elles meurent délivrées d’illusions :

Il n’y a point de droit naturel. Ce mot n’est qu’une antique niaiserie. Avant la loi, il n’y a de naturel que la force ou bien le besoin de l’être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot.

J’ai aimé la vérité… Où est-elle ?… Partout hypocrisie, ou du moins charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands [1].

Heureux encore un tel homme, si, pour asile et pour sépulture, il trouve une petite grotte sur la pente d’une montagne, où « caché comme un oiseau de proie » il aura pu vivre dans le soliloque de sa rêverie et adonné au bonheur de sa liberté [2]. Ainsi Zarathoustra dans sa solitude alpestre aura cette consolation de songer « qu’au-dessus des vapeurs et des souillures des bas-fonds humains vivra un jour une humanité plus haute et plus lumineuse » [3].

Si les œuvres littéraires de Stendhal ont fortement saisi Nietzsche par le goût d’une prose dépouillée, il y a coïncidence aussi entre leurs idéals. Le « dessin théorique du beylisme » concorde dans plus d’une de ses lignes générales avec la dernière philosophie de Nietzsche. Accumuler les observations sèches, écarter impitoyable-

  1. Le Rouge et le Noir, II, pp. 246, 247.
  2. Ibid., I, pp. 70, 71.
  3. Nietzsche, Wille zur Macht, § 993. {W., XVI, p. 357.)