Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/321

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étrangère à Burckhardt, que le poète est primitivement un prêtre. Le concours entre poètes dans les fêtes religieuses est une bataille à coups de sortilèges. C’est ainsi que Nietzsche s’est toujours aussi représenté le succès littéraire. L’attitude hiératique ne lui a pas manqué, non plus qu’à Wagner de qui il s’inspire, et la lutte entre eux, où il s’agissait de vaincre la foule wagnérienne par des ensorcellements plus forts que ceux du maître, a toujours été conçue par lui comme une lutte entre aèdes formés à l’école des Grecs.

Chez les Grecs, le poète qui avait fait l’impression la plus forte voyait son chant fixé par la coutume. Son œuvre se répandait par la colonisation, par la communauté du culte amphictyonique, par ses propres voyages. On l’appelait de loin. Ses incantations étaient nécessaires pour tirer les villes d’un danger pressant, pour conjurer une peste ou une sédition. Dans les grandes fêtes nationales, le poète, comme le lutteur ou le coureur, représentait sa cité d’origine. Il était une force sociale. Il parlait en des moments d’enthousiasme qui l’élevaient au-dessus de lui-même. Le recueillement religieux ou l’ardeur patriotique l’obligeaient à être un puissant créateur de mots. La forte individualité des poètes s’accusait dans le tumulte d’une vie collective passionnée. La personnalité de tous se tendait dans cet effort de rivalité. Le succès étendait leur rayon d’action. De ville en ville, des rhapsodes salariés portaient l’art des incantations ou des chants de gloire. Il naissait par eux une culture panhellénique, non seulement parce que les rhapsodes faisaient connaître en dehors de leur ville des légendes, des variétés de mythes et des façons de sentir qui n’auraient pas trouvé moyen sans eux de s’exprimer. En fin de compte il se forma une classe de poètes dont le métier fut de comprendre des sensibilités et des religions diverses,