Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/383

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les alluvions sociales peuvent recouvrir, non modifier.

Une exploration si défiante rencontrera-t-elle jamais la moralité supérieure ? Le scepticisme se tait devant les faits. Il n’y a pas de moralité plus haute que celle dont la condition, disait Montaigne, est « de se connaître avec sincérité », et qui se prépare en nous si, comme le voulait Pascal, nous avons « travaillé à bien penser ». Au terme, ni La Rochefoucauld, ni Chamfort, ni Stendhal ne méconnaîtront l’héroïsme vrai, le pur amour, la totale générosité, fleurs miraculeuses brusquement ouvertes et dont le dessin imprévu est l’invention propre d’une vie déjà toute spiritualisée.

Ainsi que la morale, c’est ensuite l’art qu’il faut réintégrer dans la nature. Au lieu de faire appel à une âme divine qui remplirait les formes d’art pétries de main humaine, peut-être vaut-il mieux expliquer par des causes la faculté d’idéaliser. Stendhal et Burckhardt considèrent l’idéal comme une fonction de la vie et comme un épanouissement naturel de l’énergie ; et comment contester que l’énergie créatrice d’un Michel— Ange nous saisisse, encore après des siècles, par un magnétisme irrésistible, quoique naturel ?

Les civilisations non plus ne se créent de la seule parole des prophètes et par grâce divine. Elles s’enfantent par des souffrances sans nom. Peut-être pourrons-nous construire une biologie sociale, qui serait, disait Stendhal, une « histoire de l’énergie ». Comme au fronton du temple d’Olympie, Apollon surgit au fort du combat des Lapithes et des Centaures pour l’apaiser, peut-être découvrirait-on que la plus haute culture de l’esprit n’apparaît que dans des cités déchirées de luttes sanglantes. Burckhardt et Stendhal pensaient ainsi, et la civilisation d’Athènes et de Rome ne leur apparaissait pas moins miraculeuse, parce qu’elle naissait du drame violent des