Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/384

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désirs aux prises. En ce sens, il serait toujours vrai, comme le croyait Nietzsche, que la tragédie est mère de la civilisation.

Toute notre connaissance de l’homme se réduirait ainsi à notre connaissance de la vie. La science, la morale, la civilisation l’expriment et la servent. Mais c’est là une philosophie que ses devanciers ont suggérée à Nietzsche sans la lui fournir. Ils se posent des questions, et seul il essaie d’y répondre.

Sur cette nature, où s’entrechoquent des forces si brutales, et où la vie, la pensée, la culture apparaissent si menacées, il lui a donc fallu réunir des informations neuves. La vie physiologique, la vie morale, la vie sociale, Nietzsche a tâché de les concevoir dans leur liaison et dans leur devenir qui ne s’arrête pas. Il lui a fallu prendre conseil d’abord du transformisme biologique contemporain. Que peut-il rester alors en lui du platonisme des classiques ?

Il en restait cette vue de Gœthe : Notre faculté la plus haute est de discerner les formes-types (Urtypen) et les événements-types (Urphaenomene). Dans toute ascension biologique et sociale, il y a des paliers d’immobilité. Les formes vivantes, les espèces se reproduisent avec persistance. Les actes des vivants se recommencent avec automatisme. Les sociétés animales et humaines adoptent une structure et une discipline qui leur assure la durée et protège le cercle monotone où elles se meuvent. Les idées platoniciennes que reconnaît le phénoménisme nouveau, ce sont ces durables structures.

Pourtant il naît parfois une espèce et une civilisation nouvelle ; et un grand effort brise les formes ancestralement fixées, dans un élan de passion novatrice. Il ne se courbe pas devant les faits purs ; il y ajoute des jugements de valeur. L’homme supérieur en particulier est