Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/59

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nique. L’art seul sait établir entre la sensibilité et l’intelligence cet équilibre heureux qui est à la fois le naturel et la liberté. Schiller avait enseigné une éducation esthétique du genre humain. Nietzsche là encore définit sa visée dernière comme le prolongement de l’effort de Schiller. « Mon but est le but de Schiller, mais haussé infiniment. Une éducation par l’art, tirée du caractère germanique [1]. » Si teutomane que soit Nietzsche à l’époque où il écrit ces lignes, elles ne peuvent nous faire oublier que la profession de foi contenue en elles, et qu’elles veulent approfondir par une addition de croyance wagnérienne, est empruntée à Schiller. Sa définition d’une civilisation cultivée sous la suprématie de l’art : Cultur ist Beherrschung des Lebens durch die Kunst, n’est que la croyance classique autrement formulée. Objecterons-noue que Schiller attend une régénération morale de cet « influx de beauté et de grandeur », qui s’épanche en nous par l’œuvre d’art ? Mais Nietzsche n’a-t-il pas soutenu aussi qu’il n’est pas d’énergie qui n’ait besoin de se retremper dans la joie exubérante, dans la détente, et dans l’enthousiasme des fêtes ? Savoir goûter la joie et la beauté est une façon de fortifier le ressort intérieur et augmente la sévérité de l’homme pour lui-même [2].

Il y a les plus profondes analogies entre la notion du beau dans Schiller et celle que s’en faisait Nietzsche. Tous deux croient que le beau est une illusion heureuse. Mais ce que cette apparence est destinée à masquer, c’est pour Schiller la nécessité brutale qui enchaîne les effets et les causes, et les actes de l’homme avec eux ; c’est pour Nietzsche la détresse d’un vouloir qui crie sa douleur dans

  1. « Ziel : das Schillersche, bedeulend erhoben : Erziehung durch die Kunst, aus dem germanischen Wesen abgeleitet » (W., IX, 126).
  2. Die Philosophie in Bedrängniss, § 42 (W., X, 291, 292).