Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, I.djvu/84

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tructif : « La nature est muette, le soleil, la terre et tous ses enfants sont solitaires. Aucun lien ne les joint. Tous les êtres sont de mauvaises herbes gaspillées. S’il y a une unité vivante qui en fasse le lien, c’est que l’esprit a introduit cette unité dans le chaos et pétri la poussière des phénomènes. » Et sans doute, comme dans Fichte, la force synthétique par laquelle sont jointes ainsi les choses réside non seulement dans notre esprit, mais plus profondément, dans notre sentiment [1]. Il n’en est pas moins vrai que cette philosophie déracine l’homme de la nature ; elle croit la nature inerte, alors que l’homme tient d’elle toute son énergie. Par un délirant orgueil nous nous croyons alors dieux nous-mêmes [2]. Criminelle pensée, qui fut celle de la philosophie allemande. Le philosophe ne doit être que l’envoyé de la nature ; il la représente ; il nous en apporte les conseils, formulés en langage humain. Il ne peut prétendre ni à la régenter, ni à la remplacer.

La fatalité tragique a voulu que le philosophe portât parmi le peuple cette propagande de révolte. Il le séduira un temps, en se jouant des lois et des dieux. Est-il étonnant que la prêtrise soulève contre lui le peuple à la longue ? Hermocrate, le prêtre, fait renverser la statue et souille par des gestes sordides le visage ensanglanté du philosophe. Cet antagonisme des prêtres et des philosophes est une vieille affabulation rationaliste que Nietzsche ne sera pas tenté de reprendre. Entre la philosophie et la haute prêtrise, il discernera de bonne heure des affinités subtiles ; et le jour où il condamnera la prêtrise, la philo-

  1. Il me parait nécessaire d’interpréter ainsi les vers 330 sq. de la seconde rédaction : « Denn ich geselle das Fremde… und binde beseelend und wandle — Verjüngend die zögernde Welt. » (I, 245.)
  2. « Ich Allein — War Gott und sprachs in frechem Stolz heraus », v. 759 (I, 258).