Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/101

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le lien entre les croyances du folklore, les mystères religieux et la poésie chorique. Nietzsche en avait eu le sentiment très juste.

Il ne pourrait appartenir qu’à un spécialiste de définir ce qui, dans le débat si prolongé sur la tragédie attique, est vérité acquise. L’historien des idées a le devoir de dire que l’inspiration nietzschéenne n’a jamais pu être absente de ce litige.

Deux théories surtout se sont trouvées en présence : celle qui fait sortir la tragédie du culte de Dionysos, et celle qui l’explique par le culte des morts. Laquelle choisir ? William Ridgevvay, archéologue à la fois et folkloriste réputé, a cru pouvoir ruiner la théorie dionysiaque de la tragédie. Il faut estimer une telle tentative à jamais impossible, après l’infructueux effort du savant professeur de Cambridge. Lewis Richard Farnell, d’Oxford, et le savant suédois Martin P. Nilsson lui rappellent avec raison que les Athéniens n’ont pas localisé en vain, sans doute, les concours de tragédie aux grandes Dionysies et que Dionysos Eleuthéreus était porté en grande pompe au théâtre pour la durée des représentations. Il y a là un fait d’une importance rituelle indéniable.

Eleuthérae était un bourg anciennement annexé à l’Attique, et dont le dieu, depuis lors, avait été transporté à Athènes. Mais, dans son lieu d’origine, ce dieu s’appelait Dionysos Melanaegis. Ce détail mérite d’être médité. Le dieu qui préside à la tragédie athénienne porte l’égide noire. Il est un de ces dieux des ténèbres qui étaient venus de Thrace, un dieu de la mort [1]. Il y avait à Eleuthérae une légende curieuse sur son pouvoir. Le dieu vêtu de la peau de bouc noire était apparu aux yeux des filles d’Eleuther, héros éponyme de la bourgade. Elles trou-

  1. Farnell, Cults, V, 130 sq.