Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/134

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possible à Athènes. La tragédie athénienne elle-même manque d’envolée lyrique. Encore ne fùt-elle pas née sans les tyrans, Clisthène, Périandre, Pisistrate, qui surent fasciner le peuple par la magie de la « tristesse dionysiaque ». Solon, véritable Athénien, c’est-à-dire hostile à l’art, n’avait de goût que pour la modération et la poésie gnomique. Quelques Athéniens d’élite dépassent ce niveau : ceux-là sont peut-être ce que la Grèce a produit de plus grand. Mais, venus trop tard, ils luttent en vain. Les plaintes éloquentes d’Eschyle sur les hommes de son temps restent sans écho. La forme d’esprit créée par Eschyle s’éteint avec lui [1]. Il témoigne toutefois que les Grecs allaient élaborer un type d’humanité supérieur à tout ce que montre leur littérature en dehors de lui et pour nous avertir que peut-être la tragédie athénienne n’est pas la plus haute qui pût se concevoir. L’unité des fêtes et des cultes, projetée par Empédocle ; la tragédie « panhellénique », qu’on pouvait imaginer après que Sicyone, Corinthe, Athènes eurent créé chacune leur tragédie propre : tout cela fut tué en germe quand Athènes prévalut. Pour Nietzsche, il y a ainsi dans la croissance d’une civilisation des accidents organiques irrémédiables. Un hasard insignifiant et brutal ou un bonheur trop complet ouvrent comme la voie aux possibilités décisives et funestes. Le malheur des Grecs a été un accident politique : mais il a déchaîné des conséquences sociales et intellectuelles sans mesure.

Pourquoi est-ce la victoire médique des Athéniens que Nietzsche rend responsable ? L’expédition de Sicile n’at-elle donc pas été une plus affaiblissante folie ? Et l’hégémonie de Sparte a-t-elle été moins lourde que celle d’Athènes ? Des historiens contemporains seraient ici d’un

  1. Ibid., § 197-199. (W., X, 227, 228, 230-31.)