Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/150

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modernes, sur les prébendes grasses qu’ils en tirent. L’État s’attribue une compétence dans le choix des bons et des mauvais philosophes. Il en engage autant qu’il faut, comme on loue des domestiques. La philosophie a-t-elle donc des juges, et n’est-elle pas au contraire juge de tout et de l’État même ? N’est-elle pas le don rare entre tous, à ce point que le philosophe vrai doit être attendu comme le semeur des vérités libératrices ? Mais l’État rive à leur chaire ses serviteurs à gages. À heure fixe, ils pensent. Ils sont tenus, devant un auditoire évadé de la brasserie, de s’exprimer sur les problèmes que la pensée la plus recueillie ne réussit à saisir qu’en de rares moments inspirés et ne formule sans danger que dans le monologue des voix intérieures. Nietzsche les montre dans cette position humiliée qui consiste à débiter moyennant salaire, non la vérité librement recherchée, mais des doctrines que l’État juge nécessaires à son existence. Au-dessus de la vérité, pour un philosophe officiel, il y a donc l’État. Et tout ce que l’État reconnaît ou protège, sa religion, son ordre social, son régime militaire, le philosophe doit d’abord le tenir pour sacré. Il ferait beau voir qu’il osât toucher du scalpel critique l’État lui-même ! Exactement, ces philosophes exploitent donc leur philosophie comme les fermiers généraux d’Ancien Régime exploitaient les revenus publics. Ils ont institué une économique de la pensée, comme il y a une économique agricole et une économique industrielle. Ce n’est pas, dit Nietzsche, que ce régime soit dénué de sens. L’État astucieux connaît ses intérêts. Il a lieu de craindre la philosophie vraie, législatrice impitoyable et incorruptible. Or, il en corrompt la notion même en confiant la pensée à des traitants salariés. Il fait d’elle un moyen de gouvernement.