Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/172

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jetée dans l’avenir ». Une foi fanatique en lui-même, un pathétique austère, la croyance en un certain contenu mystérieux, ésotérique de sa doctrine, communicable seulement à de rares initiés : voilà Platon. Il n’y a rien dans cette physionomie morale où l’on ne reconnaisse les traits de Nietzsche.

Il serait surprenant qu’il n’y eût pas dans la doctrine de Nietzsche comme une résurrection de la doctrine platonicienne :

1o Platon et lui ont de commun d’abord leur héraclitéisme. Ce fut chez Platon l’influence profonde, antérieure à celle de Socrate. Il n’y a pas de substance qui demeure la même, qualitativement ou dans l’espace. La seule connaissance possible est donc celle des sens, et elle concerne ce qui s’écoule, non ce qui dure. Elle est tout individuelle. Personne ne peut rien savoir des perceptions changeantes de personne. Le premier effet de la philosophie sur Platon est donc bien ce désespoir sombre, que Nietzsche à son tour a décrit et éprouvé comme un danger mortel pour l’esprit, quand il eut appris par Kant, par Kleist, par Schopenhauer, la mélancolie de la doctrine phénoméniste. Désespoir moral autant qu’intellectuel : car il ne laisse qu’une issue : la sophistique pure, et le culte de l’individu, qui fait de l’homme la mesure des choses. « Platon ne trouve point cette issue [1]. » Nietzsche n’y passera pas sans l’élargir jusqu’à en faire une route royale .

2o Platon se sauve par la dialectique socratique. Dans son doute désespéré, qui atteint jusqu’aux traditions les plus sacrées de la grandeur athénienne, et dans la meurtrissure que lui cause le cynisme des sophistes révoltés contre toute tradition, l’art de définir avec fixité

  1. Ibid., §§ 3, 4. (Philologica, III, 264-266.)