Page:Andler - Nietzsche, sa vie et sa pensée, III.djvu/181

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I. Origine et fonction de l’intelligence. — L’intelligence, à l’origine, remplit une fonction de défense. Elle aide l’homme dans la lutte pour la vie. Elle lui tient lieu de la forte musculature et de la denture des fauves ; et elle lui sert davantage à fuir le danger et à se cacher [1]. Encore la lutte contre la nature extérieure n’est-elle pas la plus pénible. C’est contre ses semblables que l’homme soutient le combat le plus difficile. L’intelligence lui suggère les astuces, les mensonges, les dissimulations nécessaires. La conduite intelligente et par conséquent dissimulée de l’homme est un mimétisme analogue à celui qui permet à certains animaux de revêtir un pelage couleur de sable, de neige ou de feuillage pour se soustraire aux regards de leurs ennemis. L’homme feint, par le langage, la mentalité qu’il croit agréable ou redoutable à ceux qui l’entourent. Il prend des airs qui captent leurs sympathies ou le font redouter d’eux. Il se masque. Et plus encore qu’aux autres, il se ment à lui-même ; débile et couard, il essaie de se rassurer par des attitudes de force. Il ne sait rien de son être propre et il évite de se renseigner ; car il serait épouvanté de ce qu’il apprendrait.

Cette façon de se masquer à lui-même sa propre réalité, déjà très difficilement pénétrable, nous l’appelons sa vanité. Mais alors même qu’il s’elïbrce sincèrement de connaître, de percevoir et de sentir l’univers, il témoigne encore d’une. vanité folle ; et il est enveloppé d’une buée d’illusions. Il croit, lui qui ment à tous, que l’univers ne lui ment pas. Il attribue une valeur absolue à sa connaissance, sans l’avoir contrôlée ; et toute l’estime qu’il fait de l’existence humaine sera viciée par là. Comment la

  1. Ueber Wahrheit und Lüge irn aussermoralischen Sinne, 1873, § 1. (W., X, 190.)